Quel est le nom traditionnel du fils d’un comte ?

En plus de l’article précédent sur les classes sociales (ici), je reviens aux célèbres titres utilisés pour désigner les gens, en Angleterre du XIXe siècle, selon leur rang.

Ce sujet ressemble à un véritable casse-tête, il faut bien l’avouer. S’y retrouver parmi tous ces titres donne vite le tournis. J’essaie de démêler tout ça, mais il y a de quoi perdre le fil !

Le même mot pour différents contextes

Avant toute chose, il faut s’arrêter sur ce fameux « titre ». En français, ce terme couvre une multitude de réalités qu’il vaut mieux distinguer :

  • Un titre de noblesse identifie un membre de la noblesse, généralement lié à un territoire appelé « peerage » (par exemple William Cavendish, duc de Devonshire, Cavendish étant son nom de famille, Devonshire le nom du duché).
  • Un titre honorifique correspond à une distinction accordée par le roi à une personne méritante (par exemple chevalier de l’Ordre de l’Empire britannique).
  • Un titre de courtoisie désigne une marque de respect, sans existence légale (exemple : écuyer).
  • Un titre de civilité est utilisé dans la vie courante et reste moins formel (exemple : Sir, Lord, etc.).
  • On retrouve aussi tous les titres liés à une fonction comme Général, Juge, Maire, Docteur, ou ceux liés à un niveau atteint (par exemple, Master).

On pourrait multiplier les exemples, mais pour ce qui nous occupe, cela suffit.

😉 POUR ALLER PLUS LOIN : J’ai déjà exploré la question des titres et de la façon dont les gens s’interpellaient. Si le sujet vous intrigue, jetez un œil à cet autre article. C’est ici !

Exemple pratique de titre

Pour clarifier, prenons le cas de William Cavendish-Bentinck, 3e duc de Portland, aussi marquis de Titchfield. Voilà un bel exemple pour illustrer la complexité du système.

Les règles de l’étiquette sont élégantes sur le papier, mais, en pratique, c’est une jungle !

À propos du nom : Cavendish-Bentinck combine ceux de son père et de sa mère. Un point que j’ai déjà abordé dans cet article sur le prénom de Darcy.

Annonce officielle (orale ou écrite)

  • Le duc : Sa Grâce le duc de Portland
  • Sa femme : Sa Grâce la duchesse de Portland
  • Sa mère : Sa Grâce la duchesse douairière de Portland
  • Son fils aîné : Le marquis de Titchfield, ou par écrit Le droit Honorable Marquis de Titchfield
  • L’épouse du fils aîné : La marquise de Titchfield, ou par écrit la très honorable marquise de Titchfield
  • Son fils cadet : Lord Charles Cavendish-Bentinck
  • La femme du fils cadet : Lady Charles Cavendish-Bentinck
  • Sa fille, célibataire : Lady Charlotte Cavendish-Bentinck
  • Sa fille, mariée : Lady Charlotte Greville

Précision :Sa Grâce (ou Votre Grâce) ne s’applique qu’aux ducs. Pour un marquis, un comte, un vicomte ou un baron, on utilise simplement Le Marquis de NomDuPeerage, ou Lord NomDeFamille.

Pour les fils, seuls les descendants de ducs et de marquis portent le titre de Lord (et leurs belles-filles, Lady). Les fils de comtes, vicomtes et barons, eux, sont simplement appelés Monsieur (et Madame).

Je vous laisse imaginer la gymnastique mentale pour s’y retrouver…

Le titre d’« Honorable » fait office de marque écrite, mais n’est quasiment jamais utilisé à l’oral, fort heureusement !

Le rang le plus élevé prévaut toujours : Dans l’exemple, Charlotte, la fille du duc, épouse M. Greville, issu d’une famille de barons mais sans titre personnel. Célibataire, elle était Lady Charlotte Cavendish-Bentinck. Si elle avait épousé un duc, ou un homme de rang supérieur, elle aurait pris le titre correspondant à son nouveau statut. Mais ce n’est pas le cas. Elle s’appelle donc Lady Charlotte Greville. Impossible de l’appeler Mme Greville, fille de duc : ce serait trop banal ! Exactement le même cas que la tante Bennet dans Orgueil et Préjugés…

😉 Dans l’en-tête d’une lettre

  • Le duc : Cher duc de Portland, ou Cher Duc
  • Sa femme : Chère duchesse de Portland, ou Chère Duchesse
  • Sa mère : Chère duchesse de Portland, ou Chère Duchesse
  • Son fils aîné : Cher Lord Titchfield
  • L’épouse du fils aîné : Chère Lady Titchfield
  • Son fils cadet : Cher Lord Cavendish-Bentinck
  • La femme du fils cadet : Chère Lady Cavendish-Bentinck
  • Sa fille, célibataire : Chère Lady Charlotte Cavendish-Bentinck, ou Chère Lady Dorothy
  • Sa fille, mariée : Chère Lady Charlotte Greville, ou Chère Lady Charlotte

S’adresser à cette personne dans une conversation

  • Le duc : Duc ou Monsieur pour les égaux ou supérieurs, Votre Grâce pour les autres
  • Sa femme : même usage, Duchesse ou Madame, ou Votre Grâce
  • Sa mère : même principe (inutile de préciser « douairière » à l’oral, Duchesse suffit)
  • Son fils aîné : Lord Titchfield ou Monsieur
  • L’épouse du fils aîné : Lady Titchfield ou Madame
  • Son fils cadet : Lord Charles pour tous, Charles ou Bentinck pour sa famille. Le second patronyme (Cavendish) peut disparaître à l’oral, histoire de simplifier.
  • La femme du fils cadet : Lady Charles pour tous, ou Anne pour ses proches
  • Sa fille, célibataire : Lady Charlotte
  • Sa fille, mariée : Lady Charlotte ou Madame

À noter : Le titre de noblesse est généralement employé la première fois dans la conversation, histoire d’acter le respect dû à la personne. Ensuite, on revient à Monsieur ou Madame, plus simple.

Parler de cette personne à un tiers

  • Le duc : Le duc pour ses pairs, Sa Grâce pour les autres
  • Sa femme : La Duchesse ou Sa Grâce
  • Sa mère : Idem, mais on peut dire « la duchesse douairière » pour distinguer
  • Son fils aîné : Lord Titchfield ou Monsieur
  • L’épouse du fils aîné : Lady Titchfield ou Madame
  • Son fils cadet : Lord Charles ou Lord Charles Bentinck
  • La femme du fils cadet : Lady Charles ou Lady Charles Bentinck
  • Sa fille, célibataire : Lady Charlotte
  • Sa fille, mariée : Lady Charlotte Greville

Et pour les autres…

Un baronnet s’appelle officiellement Sir Robert Barlow, ou Sir Robert à l’oral. Sa femme devient Lady Barlow. Même traitement pour un chevalier.

Quant à la gentry et à la grande majorité de la population, c’est bien plus simple : Monsieur, Madame ou Mademoiselle. Finalement, tout le monde s’en sort sans trop de nœuds au cerveau !

Monsieur et Madame

Mais ne crions pas victoire trop vite : l’anglais distingue là où le français fusionne. Impossible de rendre toutes les nuances à la traduction… J’ai d’ailleurs simplifié dans l’exemple plus haut. Pour les curieux, les versions anglaises détaillées figurent dans les sources, notamment ici.

Voici les titres qui, en anglais, passent pour un « Monsieur » :

  • Mon Seigneur, utilisé à l’oral pour s’adresser à un noble
  • Monsieur, équivalent officiel pour les baronnets et chevaliers (« Sir »)
  • Enfin, la forme familière, qui couvre aussi bien nobles que roturiers, dont notre « M. » français

Du côté de Madame, on retrouve plusieurs équivalents :

  • Ma Dame, pour s’adresser à une femme noble, fille de noble ou épouse de baronnet ou chevalier
  • Madame, pour toutes les femmes mentionnées ci-dessus, à condition qu’elles soient mariées
  • Madame, en usage courant pour toute femme mariée, noble ou pas

Petit point de vocabulaire : La fameuse « Mme » anglaise, prononcée « missiz », est simplement une contraction de l’ancien mot maîtresse (équivalent féminin de maître). Autrefois, « maîtresse » s’appliquait à toute femme d’une certaine position, mariée ou non. Avec le temps, la distinction s’est faite entre Mme (Mrs) et Miss. Aujourd’hui, « maîtresse » a changé de sens et ne subsiste qu’à l’école ou dans les histoires d’amants.

Petite précision culturelle : Les Anglais emploient My Lady pour une femme noble. Mais « Milady », c’est un mot inventé par les Français pour désigner n’importe quelle Anglaise fortunée. Idem pour Milord. Ça a sans doute son charme, mais ça n’existe pas dans la réalité anglaise.

Le casse-tête continue

On a de quoi se sentir un peu perdu après tout ça, non ?

😉 Pour aller plus loin, je recommande vivement une visite sur ce site qui regroupe tous les détails. C’est dense, mais passionnant !

🙂 Vous aurez remarqué qu’avant de recevoir le titre principal de son père, le fils aîné hérite toujours du deuxième titre de la famille (car souvent, les familles nobles cumulent plusieurs titres : duc, marquis, comte, baron…). Reste encore à percer tous les mystères : à quel moment le fils aîné peut-il user d’un titre ? Que faire quand il y a plus de deux titres ? Que devient le second titre après la succession ? Tant de questions à explorer…

Je compte bien me pencher sur ces subtilités et en reparler prochainement.

Sources : Wikipedia, Formes d’adresse, Titres anglais et les formes d’adresse à l’époque Regency, Titres et forms of address