TEMOIGNAGE. Lors d’une soirée, des mecs ont glissé un produit type « drogue du violeur » dans mon verre. Voici ce dont je me souviens.

Ca se passe il y a six ans. Etudiante au Havre, je viens passer le week-end à Rennes avec mon frère et mon ancien petit ami, pour les Bars en Trans. On se pose dans un bar à côté de la gare pour voir un concert. Il est environ 23h, il fait froid. A l’intérieur, il y a plein de monde, la musique est sympa, on s’assoit à une table et on commande une bière.

Les « drogues du violeur »

Alain Baert, toxicologue au CHU de Rennes :

« On appelle ça des « soumissions chimiques ». Ces drogues permettent d’altérer le libre-arbitre et de provoquer une amnésie.

Ceux qui les utilisent vont repérer des personnes vulnérables et créer un lien d’empathie avec elles. Au « réveil », les victimes ont l’impression qu’il s’est passé « quelque chose », sans savoir quoi.

La soumission chimique est utilisée dans le cas d’agressions sexuelles, mais aussi pour extorquer de l’argent. »

Deux mecs s’installent à côté de nous, des jeunes de 18, 19 ans. On sympathise. Mon frère et mon ex vaquent à leurs occupations, retrouvent des amis, sortent fumer des cigarettes. Le garçon qui est à côté de moi me fait un peu de charme, j’accroche doucement…

Quand je termine ma bière, il me dit : « Je t’offre une conso ». Je suis un peu gênée, mais bon, je me dis, « à Rennes, ils sont sympa les gens ». Je demande un truc sans alcool fort.
« Tu veux que j’y aille avec toi ?
- Non, non, garde la place.
Là, il tape sur l’épaule de son pote et part avec lui au comptoir, puis revient avec un whisky coca. Ce n’est pas du tout ce que j’avais demandé, mais bon, je ne veux pas faire ma difficile.

Un peu plus tard, on sort fumer avec les garçons, on discute de ce qu’on fait dans la vie, nos projets d’avenir, tout ça. C’est là que, petit à petit, je perds le fil de mes souvenirs… Je ne peux même pas dire si j’ai fini mon verre. Tout d’un coup, je n’ai plus que des flashs de ma soirée. Et je ne comprends pas pourquoi.

Je recroise mon frère et mon ex, ils me demandent si ça va, je dis oui. Plus tard, ils me diront qu’il y avait quelque chose de bizarre dans mon regard, comme si j’étais à côté de mon corps. Les autres garçons ont dû mettre quelque chose dans mon verre, mais quoi ? C’est pas que je tienne bien l’alcool, mais quand même, il m’en faut plus que ça pour être dans cet état !

Dépouillée

Après, je ne me souviens plus bien, mais je ne suis plus au bar. Je me revois marcher seule avec ces mecs. Une rue pavée. Le gars qui me plaisait me parle tout le temps, sur tout le chemin. Il m’explique ce qu’on va faire. Des paroles, des choses rentrent dans ma tête, mais je suis incapable de répondre.

Je me souviens qu’il me détaille énormément le parcours. Ce n’est pas une visite : il prend ce prétexte pour m’éloigner du bar. Moi, je suis molle, en compote, j’ai du mal à tenir sur mes jambes. Dans la rue, aucun passant ne trouve ça bizarre. Je dois passer pour une personne bourrée de plus.

Flash. Je suis dans une ruelle, collée contre un mur. Je me demande si ce n’est pas la ruelle où il y avait le 1929. Un truc sans issue. Je suis bloquée, j’ai des mains qui me touchent, me fouillent les poches. Ils m’ont peut-être touché les seins, ou plus, je peux pas en être sûre, j’en sais rien.

Flash. Je suis toute seule, je marche sur les pavés. Je n’ai plus mon sac, qui contenait mon pull, mon portable et mon portefeuille. Je suis en t-shirt, mais je ne me rends pas compte du froid. Je suis perdue dans une ville que je ne connais pas, vidée de tout ce que j’avais, je ne sais pas ce qui m’arrive, c’est juste horrible.

Quand je me réveille, le lendemain matin, je ne sais pas trop où je suis. Je me sens normale, sauf que j’ai un gros mal de crâne. Bien sûr, aucun souvenir de la nuit précédente. Dans la chambre, il y a des types que je ne connais pas. Ils se réveillent et semblent s’apprêter à prendre la route. On est dans un hôtel. J’aperçois des guitares. « Oh la vache, je me dis, qu’est-ce que j’ai fait ? »

Les types me racontent la fin de l’histoire. Ils font partie d’un groupe de rock du sud de la France, venu pour les Trans. Ils m’ont retrouvée à trois heures du matin, marchant vers la rocade. J’avais été récupérée par deux clodos qui me poussaient pour que j’avance.

Le conducteur du groupe a arrêté son camion : « Ca se passe bien, mademoiselle ? » Je pleurais. Alors, pour avoir l’esprit tranquille, les rockers ont chassé les clodos et m’ont fait monter dans le camion.

« Tu racontes des conneries ! »

Le GHB, une réputation usurpée

Alain Baert, toxicologue au CHU de Rennes :

« Contrairement à une idée répandue, l’utilisation de GHB ne représente que 2% des cas de soumission chimique. Des produits courants peuvent faire le même effet, comme certains somnifères mélangés avec l’alcool.

Ce type de produit disparaît rapidement dans le sang, mais laisse des traces plus durables dans les urines et les cheveux. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à porter plainte et faire un test à l’hôpital, même plusieurs jours après.

A Rennes, on compte environ 20 cas de soumission chimique par an. Les agressions sexuelles favorisées par l’alcool sont plus courantes qu’avec la drogue.

A l’intérieur, on me prête un portable. Le seul numéro dont j’arrive à me souvenir, c’est celui de ma mère. Mais j’ai la bouche en carton, je suis juste incapable de parler. Alors, quelqu’un prend le téléphone et explique à ma mère… que sa fille est dans un camion, en dehors de Rennes, en route vers l’hôtel d’un groupe de musiciens. Elle panique, croit que je suis en train de me faire enlever, crie : « Relâchez ma fille ! »

Finalement, ça se termine bien. Ce sont des types géniaux, ils me prêtent un lit. Le lendemain, ils me ramènent dans le centre-ville. Comme je suis toujours en t-shirt, le chanteur m’offre sa marinière rayée. Adorable ! Je les remercie mille fois.

Quant à mon frère, il se lève à peine, et il a bien picolé. Il ne s’était même pas inquiété de ma disparition : « Ben alors, tu as pris une grosse cuite, on t’a pas revue ! » Mon histoire, il n’en croit pas un mot : « Tu racontes des conneries, ils étaient cools les mecs qu’on a rencontrés, tu t’en es tapé un, c’est tout ! » Pour lui, j’avais tout inventé pour pouvoir coucher avec un beau garçon sans que mon ex soit jaloux… c’est dur à entendre. Mon ex, lui, s’était fait un sang d’encre. Pendant une semaine, il a harcelé le bar pour tenter d’identifier ces enflures. En vain.

Je suis rentrée au Havre directement pour rassurer mes parents. Je n’ai pas prévenu la police, car j’étais sous le choc, et je ne me souvenais de rien. C’est un peu revenu après, quand j’ai accepté de parler de cette histoire. Je sais que cette période de ma vie ne m’appartient plus. Je ne sais pas ce qu’on a pu me faire, et c’est une sensation horrible. J’ai quand même fait un dépistage du VIH car je ne sais pas si on a abusé de moi..

Aujourd’hui, j’essaye de sensibiliser mes amies pour qu’il ne leur arrive pas la même chose. Ca ne m’empêche pas de continuer à sortir, même si je préfère les fêtes entre amis. Depuis, j’ai refait les Trans. La preuve que ça ne m’a pas dégoûtée de Rennes !

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Photo : CC Flickr Marco Wessel