Chroniques d’une sage-femme | A Rennes, l’artiste Clotilde Vautier, décédée à 28 ans suite à un avortement clandestin, est une haute figure de la lutte pour les droits des femmes.

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  • 1942 : l’avortement, « crime de haute trahison »

De 1923 à 1939, la pratique et le recours à l’avortement sont des délits « simplement » punis d’emprisonnement.

La loi devient extrêmement répressive en 1942, en qualifiant l’avortement de « crime de haute trahison » passible de guillotine.

C’est la période de la chasse aux avorteuses et aux avortées. La « faiseuse d’anges » Marie-Louise Giraud est exécutée en 1943 pour avoir pratiqué 27 avortements.

  • 1971 : le manifeste des 343 salopes

Après la guerre, la montée du féminisme conduit à des actions de grande envergure. Comme le « Manifeste des 343 salopes », signé en 1971 par 343 femmes  (dont Simone de Beauvoir) affirmant avoir vécu un avortement.

Deux ans plus tard, ce sera le « Manifeste des 331 médecins » déclarant en avoir pratiqué.

En octobre 1972, lorsque mes parents avaient une dizaine d’année, l’avocate Gisèle Halimi fait acquitter pour la première fois une jeune fille de 17 ans qui s’était fait avorter suite à un viol. En 1972. 17 ans, victime de viol, et cela n’était toujours pas toléré ?

L’affaire fait scandale

Enfin, en 1975, la loi Veil légalise l’IVG en France.

  • Pourquoi je n’oublierai pas la Rennaise Clotilde Vautier

Au lieu d’écrire une fiction (Lire : « Avortement : Ca se passait comme cela… »), j’aurais pu parler de cette Rennaise, Clotilde Vautier, qui a donné son nom à une rue du quartier Villejean-Beauregard.

Cette artiste de renom qui exposait à Paris et Rennes dans les années 60 est décédée à l’âge de 28 ans, d’un avortement qu’elle a réalisé seule, chez elle, parce que ses amis et connaissances du monde médical avaient refusé de l’aider.

Mais je n’avais pas suffisamment de matière sur cette femme, et je n’aurais pas osé faire revivre un tel moment en le salissant de mes ergotages. Pourtant, maintenant que je l’ai découverte, je ne l’oublierai pas.

  • L’aiguille, une technique bien réelle

Bien que mon récit soit inventé, la technique de l’aiguille a tricoter a bien existé et, hormis les chanceuses qui ne finissaient pas stériles à cause des infections, les femmes mourraient effectivement d’hémorragies ou de septicémies.

Côté personnel médical, il était « de bon ton » de faire souffrir les femmes qui étaient hospitalisées pour ces motifs, puisqu’il était facile de constater que ces complications étaient issues d’un avortement.

Ce comportement punitif était bien présent, bien que les avortements étaient rarement dénoncés aux autorités en raison du secret médical.

Pendant ma première année de concours d’entrée en sage-femme, lors des cours d’histoire de la médecine, mon excellent professeur nous parlait de cette pratique courante que de dénigrer et d’humilier publiquement ces femmes pour qu’elles ne tentent pas d’avorter à nouveau.

Lui-même, interne à l’époque et pas si âgé que ça, a connu les restes de cette tradition inhumaine mais pourtant si commune.

  • Près de 2400 IVG chaque année en Ille-et-Vilaine

Où en sommes nous aujourd’hui ? 2 140 IVG (interruption volontaire de grossesse) sont réalisées chaque année en Ille-et-Vilaine dans les centres spécialisés.

250 IVG de plus sont faites en cabinet libéral par voie médicamenteuse. Les IVG pratiquées en France chaque année sont gratuites, libres, anonymes, réalisées à l’hôpital dans des conditions d’asepsie et de surveillance dignes d’un service de chirurgie.

La prise en charge psychologique est assurée, l’éducation à la santé aussi même si cela semble ne pas porter ses fruits au vu des récidives parfois nombreuses d’IVG au cours de la vie d’une femme.

  • Toujours un deuil

Avoir pratiqué une IVG n’est plus une honte, aujourd’hui. C’est certes toujours un deuil, toujours difficile et culpabilisant, comme me le montrent ces larmes lorsque je demande aux femmes enceintes si elles ont déjà vécu des grossesses auparavant.

Mais tout de même, comment ne pas parler d’évolution de société, d’avancée ?

  • Ne pas oublier

Pour ne pas oublier, je profite de cette occasion pour faire ce travail de mémoire. On accuse notre génération d’oublier le passé. Je n’ai pas vécu cette époque, j’ai la chance d’être née plus tard et de ne jamais avoir eu à vivre ça.

Pour autant, dans le récit des gens qui m’entourent, il n’est pas difficile d’y voir la douleur et la honte d’avoir cautionné ce bannissement des avortées.

Non. Je n’oublie pas, et faites que personne ne l’oublie.

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Texte : Ellis Lynen | Illustration : Clotilde Vautier, « Femme à sa toilette », couverture de la biographie de l’artiste par  Sylvie Blottière Derrien (Editions du Carabe, 2004)

+ d’infos
A l’occasion de la semaine anti-sexiste organisée par SUD Etudiant à l’université de Rennes 2, rencontre avec des militant-e-s rennais-es du droit à l’avortement des années 70, mercredi 17 octobre à 18h amphi B7 (Hall B de l’université). Avec l’association Histoire du féminisme à Rennes.