TEMOIGNAGE. Yann a vécu le transfert des détenus de la prison Jacques-Cartier à celle de Vezin. Un événement raconté dans « Le Déménagement », diffusé en ce moment à l’Arvor et interdit à la télévision.

Détail de l’affiche du Déménagement, montrant la prison Jacques-Cartier.

La polémique

MAJ du 17 juillet 2012 : Rue89 indique que « le tribunal administratif de Paris a autorisé vendredi la diffusion télévisée sans floutage du documentaire « Le Déménagement », jusque-là bloquée par l’administration pénitentiaire. » Pour ce documentaire, les détenus avaient accepté de témoigner à visage découvert (ce qu’autorise la loi).

Construite au début du 20e siècle, la maison d’arrêt de Jacques-Cartier était clairement vétuste. Ce fait n’est pas pour rien dans la décision de transférer ses détenus dans le centre pénitentiaire de Vezin, en mars 2010.

Catherine Rechard a filmé détenus et membres du personnel dans les deux établissements. Son documentaire « Le Déménagement », pose une question : la modernisation des locaux améliore-t-elle forcément la vie en détention ?

Projeté vendredi à l’Arvor, le film était suivi d’un débat. Parmi les intervenants, Yann, qui a vécu le « déménagement » de l’intérieur :

« En tant qu’ancien détenu à Jacques-Cartier et à Vezin, je me retrouve dans ce film. »

Le regard timide de Yann cache une profonde humilité. Lors du débat et, plus tard, en discutant avec les journalistes de Rennes 1720, il est clair qu’il n’est pas là en tant que « personnalité », mais juste pour apporter son récit, en toute simplicité. Un pied-de-nez au blocage de la diffusion décidé par l’administration (voir encadré).

« Il ne faut pas que la prison soit un tabou, il faut en parler. »

Incarcéré mais pas encore condamné à l’époque du tournage, Yann n’a pas témoigné devant la caméra.

« En témoignant après le documentaire, j’espère que j’éviterai à des jeunes d’aller en prison. »

Son message : la taule, tout le monde peut s’y retrouver « du jour au lendemain ». Avec beaucoup de pudeur, il résume :

« J’ai eu un accident de voiture qui a fait des dégâts. Je suis allé en garde à vue, puis en prison. J’ai été puni, c’est normal. »

Une cellule à Jacques-Cartier. Extrait du « Déménagement ».

 

« Vous êtes suicidaire ? »

Comment décrire la vie en prison ?

« C’est inexplicable. C’est un monde, un univers à part. »

Un univers « qui peut être violent ». Derrière les murs mal insonorisés de Jacques-Cartier, il entend souvent des pleurs. Parmi ses codétenus, « y’a de tout ». Sa première douche est aussi sa « première dérouillée ».

« Là-bas, j’étais pas le même qu’ici. J’ai vécu sur les nerfs. »

Pour ne pas sombrer, il choisit de ne pas s’enfermer dans sa cellule. De se montrer. Se faire respecter. Un jour, il craque :

« J’étais en cellule quand j’ai appris par hasard le décès de ma victime, en lisant le journal. Je risquais 7 ans pour homicide involontaire. J’ai pété un câble. Les surveillants m’ont choppé. »

Direction la psychiatre, qui lui pose « une seule question » : « Vous êtes suicidaire? »

« J’ai dit non, je suis retourné dans ma cellule. »

Le déménagement, à la prison Jacques-Cartier. Extrait d’un panorama sonore de 360 Ouest

 

« J’étais pas un être humain, ce jour-là »

Dimanche 28 mars 2010, peu avant 4 heures du matin. Les riverains de Jacques-Cartier sont réveillés par un impressionnant ballet : pompiers, voitures de police, hélicoptère, cars sécurisés… le déménagement a commencé. Il durera jusqu’à midi.

Une opération annoncée au dernier moment et qui a choqué Yann :

« J’étais pas un être humain, ce jour-là. »

« C’est impossible de filmer le déménagement [comme je l’ai vécu]. J’étais debout, mon sac prêt, au fond de ma cellule, j’avais la trouille. On m’a traîné, mis à poil et fouillé. »

« Dans le bus, avec un copain, j’ai voulu blaguer pour détendre l’atmosphère. On s’est pris un coup de crosse. »

« Je n’oublierai jamais cette nuit-là. Les autres non plus, même les surveillants. »

Image

A Vezin. Extrait du « Déménagement ».

 

« Vezin, c’est la réalité »

Prison surpeuplée
Vezin ? En surnombre. 50 détenus dorment sur des matelas au sol et on compte un surveillant pour 70 détenus en longue peine, selon le Mensuel de Rennes. Le 10 avril, une mutinerie a éclaté.
« Nous n’avons quasiment plus de contacts avec les prisonniers », déplore Eric Lemoine, de la CGT-pénitenciaire, cité par le magazine. Selon syndicats et associations, les suicides de détenus auraient augmenté depuis le déménagement.

Quelque temps avant le transfert, l’administration avait réuni des groupes de détenus pour leur expliquer à quoi ressemblerait la nouvelle prison de Vezin. Grande, propre, ses différents secteurs sont plus éloignés les uns des autres.

Yann se souvient : « Tout le monde avait peur et hâte de découvrir Vezin. »

Là-bas, les détenus trouvent un environnement plus digne : eau chaude, douche dans la cellule et buanderie. A Jacques-Cartier, « on a pris de mauvaises habitudes », témoigne l’un d’eux en plaisantant à moitié. La prison, « c’est pas un foyer », « Vezin, c’est la réalité. »

En revanche, il évoque le « manque de moyens » du personnel pour gérer une surface si grande :

« Mon avocat est venu me voir trois fois à Vezin. On n’arrivait pas à me trouver dans le centre pénitenciaire. Mon procès a dû être décalé. »

Autres différences : une liberté de circulation moindre au sein des couloirs et des barreaux de fenêtres remplacés par une grille métallique. Un détenu regrette : « On ne peut même plus passer la main dehors. »

Yann constate :

« La grille fait qu’on n’a que 20 minutes de soleil. De mon ancienne cellule, je voyais la vie dehors. A Vezin, on ne voit que de la tôle. »
« A Jacques Cartier, les surveillants ouvraient les cellules huit à neuf fois par jour. On discutait. A Vezin, seulement quatre fois. C’était vraiment pesant. »

Un constat partagé par les membres du personnel (voir encadré). Certains ont développé des relations cordiales avec Yann, qui se souvient avec un sourire de ce surveillant qui l’appelait par son prénom et lui rendait souvent service. « Quand on se croise dans la rue, on se serre la main. »

A Vezin. Extrait du « Déménagement ».

 

« Sans mon patron, je serais retourné en prison »

Sortir. Gérer l’après-prison. Pas évident. Le système carcéral va plus loin que la privation de liberté. La liberté finit même par « faire peur », avoue un détenu interrogé dans « Le Déménagement ». Qui ajoute : « En prison, on apprend surtout à faire des conneries. »

Yann raconte avoir refusé des propositions douteuses de « faire des voyages à 73 000 euros », c’est-à-dire du trafic de drogue, une fois sa liberté retrouvée.

Il évoque son patron, qui l’a soutenu et lui a permis de retrouver un travail :

« En sortant, j’avais peur. J’avais l’impression d’avoir une étiquette sur le dos : « Prisonnier. » Si j’avais pas eu de patron, de travail ? Je serais sans doute retourné en prison. »
« Là, ça va mieux, j’ai repris le cours de ma vie. »

Pour la France, déjà condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses conditions de détention, moderniser les prisons est un passage obligatoire. Mais est-ce la seule solution ? Pour Yann,

« On pourrait trouver une alternative. Envoyer un gars en prison pour seulement un mois ou deux, ce n’est pas normal. »

Texte : Julien Joly | Photo : Détail de l’affiche du film ; dossier de presse

Voir aussi

Le site du documentaire « Le Déménagement »

Le transfert des prisonniers en panorama sonore