En 4 étapes, une lectrice raconte son parcours kafkaïen à l’université.

J’ai étudié pendant trois ans dans une école d’art. Mon diplôme en poche, avec mention TB, je décide de m’inscrire à Rennes 2 : je n’ai pas les moyens de continuer dans le privé. Je suis admise en master Arts et technologies numériques.

Mais, peu de temps après, je découvre un autre master qui me correspond mieux. J’écris au responsable de cette formation pour expliquer ma situation. Il me répond d’envoyer un dossier de candidature à la commission pédagogique et que je pourrais être acceptée.

C’est le début d’un parcours du combattant qui durera trois mois.

 

1. « Vous n’avez pas le niveau »

Contacté, le professeur cité réagit :

« Les étudiants (…) qui sortent de [cette école privée] sont des BAC+2, non des BAC+3. » Car « leur première année est en réalité une année préparatoire ».

Toutefois, « J’ai déjà fait rentrer des étudiants de [cette école] en M1 quand on n’avait pas assez d’étudiants pour ouvrir le master. »

Deux semaines après la rentrée, je n’ai toujours pas reçu de courrier me disant si je suis acceptée ou non.

Pour tenter d’obtenir des renseignements, je me rends tous les jours à l’accueil du Bâtiment B. Dans le doute, je suis les cours des deux masters auxquels j’ai postulé.

Je finis par aller voir le responsable du deuxième master à la fin d’un cours. C’est lui qui m’apprend que je ne suis pas prise…

Je ne comprends pas pourquoi j’ai été acceptée dans un master et pas dans un autre. Le professeur m’explique que :

  • Mon diplôme n’est pas reconnu par l’état (en réalité, il l’est, ndlr).
  • Ce diplôme n’équivaut pas à une licence d’histoire de l’art, nécessaire pour accéder à son master.
  • Le professeur ajoute qu’il m’aurait peut-être acceptée si je venais de l’antenne parisienne de mon école. Or, j’y ai fait ma première année et je sais que le contenu des cours est le même.

Je retourne à l’accueil du bâtiment B pour tenter de débloquer la situation.

Temps d’attente : une heure. Moi qui avais jusqu’ici évolué dans une petite structure, je découvre les arcanes de la fac : les étudiants fauchés qui réclament une bourse toujours pas reçue, les histoires de carte d’étudiant… j’y vais tous les jours pendant une semaine. Soit il me manque un papier, soit il faut que j’aille en chercher un autre le lendemain.

 

2. « Heureusement qu’il n’y en a qu’une comme vous par an ! »

Au bout du compte, je suis reçue au secrétariat d’Histoire de l’art. Une employée, agacée de cette étudiante qui ne rentre pas dans les cases, me sort :

« Heureusement qu’il n’y a qu’une élève comme vous par an, sinon on ne s’en sortirait pas ! »

J’apprends que je suis toujours inscrite en M1 Arts et technologies numériques, mon premier choix. Surprise : je suis également inscrite en 3e année de licence d’Histoire de l’art, ce que j’ignorais, n’ayant jamais été prévenue par courrier.

Je décide de revenir sur mon premier choix de master. Pour prouver que j’ai le niveau, et m’inscrire dans l’autre l’année suivante. Je veux également suivre la L3 en double cursus. Impossible, me répond la secrétaire.

« Ils ont du répondre trop vite, vous pouvez pas aller en M1 Arts et technologies numériques puisque vous n’avez pas de licence ! » Et puis, « un double cursus, pour vous, ce serait trop compliqué. »

L’employée déchire sous mes yeux le seul document prouvant que j’étais inscrite dans un master et m’inscrit d’office en L3.

 

3. Auto-entrepreneur, je ne rentre pas dans le moule

L’Unef indique que les étudiants auto-entrepreneurs sont un cas rare, et que même pour les salariés, « les conditions pour obtenir un statut non assidu sont plutôt rigides » s’ils ne rentrent « pas dans les cases ». La solution ? « Il faut s’arranger de manière officieuse… » Les étudiants ne seraient pas assez informés : « L’administration leur dit : démerdez-vous, cherchez l’info ! »

Résignée, je décide de faire cette licence d’Histoire de l’art. Me préparant à passer une année d’études de plus à Rennes, je m’installe en auto-entrepreneur.

Difficile de gérer un job et des travaux obligatoires. Je demande à passer en non-assidue (être dispensée de travaux dirigés, ndlr). La vie scolaire refuse, car je ne suis pas salariée. En effet, les entreprises préfèrent embaucher les freelances, qui leur coûtent moins cher.

A la vie scolaire, je remets en mains propres un certificat médical demandant mon passage en non assidu. L’employée le regarde et me dit que c’est bon. Soulagée, je me désiste de tous mes TD en cours.

Quelques jours plus tard, le téléphone sonne : le certificat n’est pas valide car il émane d’un médecin généraliste. Je demande : « Pourquoi vous ne me l’avez pas dit la première fois ? » « Ma collègue vous l’a dit. » « Dans ce cas, pourquoi vous m’appelez maintenant ? » La conversation s’arrête là.

 

4. Médiateur et antidépresseurs

Dernière chance pour le statut non assidu : le Pôle santé de la fac. Là-bas, je reçois enfin de l’écoute. Pendant deux heures, je raconte que je craque, que j’ai l’impression d’être ballotée de service en service depuis le début de l’année. J’ai perdu 4 kilos depuis janvier, ma tension est très basse.

Je vois un psy, mais cela ne suffit pas au Pôle santé, car je refuse de prendre des antidépresseurs.

En désespoir de cause, je saisis le médiateur de la fac. Manque de bol : il est parti à l’étranger pour un mois. Lorsqu’il me reçoit enfin, il promet d’aller « discuter » avec le secrétariat et me conseille de « mieux lire les plaquettes et les brochures » (même si il reconnaît qu’elles sont pas toujours claires). Dernier conseil : ne pas me fier aux informations délivrées par les enseignants qui « ne sont pas toujours de bons informateurs ».

Moi qui pensais que l’administration était censée aider les étudiants… Je sais que je ne suis pas la seule dans mon cas. J’espère que mon témoignage et ceux d’autres étudiants contribueront à changer ce lourd système.

La fac ? Je laisse tomber. Je continuerai mes études par correspondance.

Propos recueillis par Julien Joly | Photo : Gwenn Chenebaud ; M. C. Escher, Relativité, 1953