Le plus dur, ce n’est pas le regard des autres, c’est plutôt les crampes.

Rennes Nu Modèle

RennesCet article a initialement été publié sur La Vie rennaise

Avoir un job étudiant, cela signifie pour beaucoup : faire du baby-sitting, être serveur/serveuse, caissière ou vendeuse à McDonald’s en complément des cours. Pour ma part, j’ai choisi le travail de modèle vivant pour des cours de dessin et de sculpture dans un atelier artistique rennais – dont je tairai ici le nom car cela importe peu.

Face à ce métier, les réactions sont nombreuses, allant de « Mais, ils réagissent comment les mecs en te voyant nue ? » aux « Ah ouais ? Et ça te dérange pas trop ? », ainsi que les réflexions qui apparentent des fois ce métier à de la « prostitution ». Je mets entre grand guillemets mais se mettre nu-e et gagner de l’argent ne font pas bon ménage dans l’inconscient collectif.

J’ai décidé de témoigner, moi Manon rédactrice du blog La Vie rennaise, à propos de cette profession intéressante et peu connue qu’être modèle vivante, profession que j’exerce depuis trois mois.

« Vous êtes sûre de vouloir poser nue ? »

L’année dernière, alors que j’épluchais scrupuleusement toutes les petites annonces pour un job d’été sur les sites internet, je suis tombée sur une annonce Le bon coin, qui expliquait qu’un atelier de cours de dessin rennais cherchait des modèles vivant-es.

Or les annonces un peu douteuses de ce type circulent abondamment sur ce genre de site. Même si j’ai trouvé l’annonce sympa, je m’en suis méfiée. Puis est venu le temps de s’activer sur la recherche d’emploi et je me suis donc rendue au forum des jobs d’été au Crij Bretagne, en mars 2012.

Sur les panneaux d’affichage étaient placardées beaucoup d’annonces pour lesquelles je ne correspondais pas aux critères. Et j’ai revu la même annonce, au milieu : recherche urgente de modèles vivant-es, critères : être majeur-e et intéressé-e un minimum par le domaine artistique. J’ai crayonné l’adresse, le numéro de téléphone et suis allée à l’atelier.

La première réaction de la secrétaire a été : « Mademoiselle, vous êtes sûre de vouloir poser nue ? Vous êtes un peu jeune. » C’est vrai que peu de jeunes femmes de 18 ans (que j’avais il y a un an) postulent pour ce type d’emploi. Pourquoi j’ai décidé de donner ma candidature ? Cette expérience personnelle me faisait envie, un challenge supplémentaire.

Un peu comme si on me proposait de passer un oral devant un amphi complet. C’est la même chose à laquelle on est confronté-es : le regard des autres. Cela fait forcément peur mais cela apporte un bonus à la fin, une satisfaction. Ce bonus, c’est celui de mieux s’accepter et comprendre son corps.

A un âge où on se cherche psychologiquement et sexuellement, je me suis forcément posé des questions. Est-ce que j’accepte ces hanches un peu rondes ? Est-ce que je suis capable de me mettre à nu –de façon figurée et littérale – devant des inconnu-es ? Oui, j’ai pu le faire comme on peut tous le faire.

Quand j’y suis allée en mars 2012, tout était complet. « On vous rappellera si des places se libèrent ». Aucun coup de fil. Un peu têtue, je retente ma chance en septembre. Photo d’identité, carte Vitale, et la fameuse feuille pour expliquer ses motivations. Quand on n’a aucune expérience professionnelle, forcément on brode un peu. Mes trois ans de dessin et le fait de côtoyer des photographes ont été les seules choses que j’ai pu dire. Ma première motivation, au départ, était financière.

En moyenne, 14€ net de l’heure, être modèle vivant-e fait aussi envie pour cet aspect-là. Pour moi, ce n’est que du bonus car je ne travaille pas pour payer mes études et mon loyer, mais 14€ est une somme faible pour les modèles professionnels. Je pense qu’ils doivent avoir du mal à en vivre vraiment dès le départ et quémander quelques heures, tel jour dans telle école d’art ou tel jour dans tel atelier.

Rennes Nu ModèleModèle anonyme, CC Wikipédia (source)

 « On s’y habitue vite »

Deux mois après, la secrétaire me rappelle pour me caler deux heures de pose. J’accepte et me voilà un peu angoissée. Mais dans quel pétrin je me suis mise ?

Au final, ce n’est pas le fait d’être nue qui me dérange mais les poses. Je ne savais pas du tout ce que je pouvais bien trouver. En fait, cela vient assez rapidement et le professeur te guide. J’arrive avec mon peignoir, au jour et à l’heure prévus. Le professeur me rassure : « T’inquiète pas, je sais ce que c’est, j’ai déjà posé aussi ! Au début, cela fait bizarre mais on s’y habitue vite. »

Les personnes arrivent : une grande majorité de retraité-es, quelques actifs et rares sont les personnes qui ont une vingtaine d’années, comme moi. Dans un atelier de quartier de ce type, l’ambiance est plus détendue que dans une école d’art ou la fac d’arts plastiques, où il y a une notation à la clé. Généralement, ils font cela pour leur plaisir. L’ambiance me met de suite à l’aise. Les quinze premières minutes, je ne faisais pas la fière mais cela s’est apaisé au fur et à mesure.

Le modèle se change derrière un paravent et se met en peignoir pendant les pauses. Dès que tout le monde est arrivé, le cours commence et le professeur décide du thème de la séance : poses courtes (de 30 secondes à 5 minutes) ou longues (de 15 à 45 minutes), assise, debout ou accroupie.

L’essentiel dans ce métier est de faire travailler les élèves, avoir des positions en mouvement. Ce n’est pas de l’érotisation du corps qu’il faut faire donc non, les hommes ne sont pas tout émoustillés en voyant des femmes nues, comme les femmes ne le sont pas non plus en voyant des hommes dans leur plus simple appareil.

Pourquoi ? Tout est l’intérêt de ce cours de dessin, étudier de façon presque anatomique le corps humain. Où se trouve tel muscle ? Comment le dessiner ?

Voilà pourquoi les modèles sont nu-es. Sinon cela n’aurait pas de sens. C’est donc un rapport asexuel que les dessinateurs entretiennent avec les modèles, comme un pacte implicite : je me mets nu-e devant vous pour vous aider mais ne me jugez pas.

Vingt minutes sans bouger, gare aux crampes

Et c’est vrai que le jugement ne compte pas. Savoir que je ne suis pas épilée à tel endroit, que j’ai un peu de ventre et des formes, cela ne change rien à l’affaire. Au contraire, les dessinateurs aiment bien les personnes avec des formes. Il y a plus de matière ! Un monsieur m’a même comparé à une muse d’un artiste, bien en chair. Je l’ai pris comme un compliment.

Ayant fait du dessin pendant trois ans (mais pas de modèle vivant, j’étais trop jeune), je vois comment les cours fonctionnent : pendant deux heures, l’esprit est concentré sur un objet à reproduire sur une feuille de papier. Pendant deux heures, tu sais que tu vas devoir faire un croquis d’une coupe de fruits et tu vas te concentrer, jusqu’à ne plus penser que c’est une pomme ou une banane que tu as devant toi.

Tu te focalises sur les ombres plutôt que sur le fruit, les courbes, tu essaies tant bien que mal de rendre du volume. Tu griffonnes, tires la langue et des fois, en as marre. C’est pareil pour des cours de nu. Sauf que le sujet, c’est moi.

Pendant les poses, je regarde les gens qui dessinent, qui galèrent sur mon mouvement de bras, qui en ont marre de mes jambes croisées. Vu que les poses durent longtemps, on pense bien souvent aux poses qu’on va faire ensuite. Qu’est-ce qui est le plus intéressant pour eux ? Le moins insupportable pour moi ?

Car être modèle, ce n’est pas que se mouvoir, c’est aussi tenir la position pendant vingt minutes d’affilée sans bouger (ou presque). Et les crampes ont vite fait d’arriver, les fourmillements dans les jambes aussi. Après deux heures, je suis rincée.

Il n’y a pas à dire, être souple ne s’improvise pas. Entre les deux heures, une pause d’un quart d’heure est octroyée. Le temps de boire un thé brûlant, de discuter avec les gens, de les connaître : untel a été professeur d’anglais, l’autre est peintre à ses heures perdues. Beaucoup discutent dessin ou petits-enfants. On me pose des fois des questions, on s’intéresse à ce que je fais.

Accepter son corps tel qu’il est

Cette première séance en novembre comme les suivantes – j’essaye d’en faire une par mois – m’a donné envie de continuer. Ça y est, j’ai enfin trouvé des raisons concrètes d’aimer ce métier : le contact avec les autres, voir comment les autres te perçoivent et te dessinent, se voir à travers des coups de crayon et la sérénité de l’atelier de dessin. L’odeur de la peinture qui sèche, des crayons qui caressent les papiers Canson et le respect du modèle. J’ai été épatée par cela, tout le monde me salue et me remercie. On m’offre à chaque fois du thé et on ne me met pas à l’écart.

Comme je l’ai écrit plus haut, ce challenge a porté ses fruits. Me mettre nue devant les autres ? Oui, je l’ai fait et j’aime cela. Il n’y a pas de quoi avoir honte, c’est un métier comme un autre que je respecte avec ses contraintes et ses avantages. Ce n’est pas de l’exhibitionnisme, c’est juste une façon de dire « Voilà, je me mets à nue. »

Le rapport de séduction toujours omniprésent dans nos sociétés actuelles n’est pas là pendant deux heures par mois, dans un endroit calme et douillet. Chaque modèle a ses particularités physiques et c’est cela qui, je pense, intéresse aussi les dessinateurs. Un article de Madmoizelle.com s’écriait : « Chaque vulve est unique », moi je le dis aussi : « Chaque corps est unique ! ».

Alors efforçons-nous de l’accepter comme il est, de l’embellir en fonction de chacun-e et de se sentir bien dans sa peau, dans sa graisse et dans ses poils.

Texte : Manon Deniau | Illustration : Cours de dessin (lieu inconnu, source) ; Modification du 21/01/13 : ajout de légende.