Des « Experts » à « NCIS », en passant par « Preuve à l’appui », la télévision fait la part belle aux médecins légistes. Ils sont souvent présentés comme des personnages excentriques, tranchant dans le cadavre du jour avec autant d’indifférence que s’il s’agissait d’un steak. Qu’en est-il réellement ? Mariannick Le Gueut, chef de service de médecine légale et pénitentiaire à Pontchaillou, tord le cou à quelques idées reçues.

Rennes médecin légiste

1Les cadavres ne représentent que 6% de leur travail

« Aujourd’hui, en France, le cadavre ne représente que 6% de l’activité de la médecine légale. Le reste concerne les victimes vivantes. Le grand fantasme par rapport à notre travail, c’est de distinguer le cadavre du vivant. Il y a cinquante ans, on interrogeait le médecin sur les lésions d’un cadavre pour déterminer les causes sa mort, mais on ne l’interrogeait pas pour faire un diagnostic sur une personne qui aurait subi les mêmes blessures… mais qui y aurait survécu. Pourtant, le jeu intellectuel est strictement le même.

Notre travail à l’institut médico-légal comprend la constatation de violences sur majeurs, mineurs, l’examen de victimes d’agressions sexuelles, mais aussi l’examen de leurs auteurs… »

2C’est une discipline médicale qui « n’existe pas »

« La médecine légale peut être toute branche de la médecine dès lors qu’elle est interrogée par le droit. Mais dans l’esprit des gens, c’est surtout la thanatologie : l’étude du cadavre et ce qui s’y rapporte. Car le cadavre est souvent la preuve du crime.

A l’institut de médecine légale de Pontchaillou, on a quinze médecins, dont des psychiatres, des toxicologues, un autre qui s’intéresse plus aux os… moi, je suis généraliste. Tous les médecins qui interviennent ici sont légistes. Ils doivent être très polyvalents et font tous des autopsies.

3Oubliez les séries américaines

« La médecine légale en France n’est pas la même que celle des Etats-Unis… car nous, on a évolué ! Les heures de gloire de la médecine légale thanatologique datent de la fin du XIXe, début du XXe siècle. Elle concerne le cadavre et tout ce qui va autour, comme la toxicologie.

C’est cette médecine qui s’est exportée, notamment aux Etats-Unis, où elle est demeurée en l’état. D’où la différence entre notre pratique et ce qu’on voit à la télévision…

Ainsi, aux Etats-Unis, les trois quarts des examens de médecine légale sur des vivants sont faits par des infirmières. Je ne suis pas d’accord : la médecine légale est une médecine de constat, pas de soin ! »

4On peut aussi se louper en opérant un mort

« L’Europe a fixé des normes pour les autopsies, sur la procédure, les prélèvements… Ca se passe toujours de la même façon : on commence par un examen externe du corps pour l’identifier, dater la mort, détecter d’éventuelles blessures. L’autopsie judiciaire devant être complète, on va examiner absolument toutes les parties du corps, jusqu’au cerveau. Ca prend en général une heure et demie. Après, s’il y a cent coups de couteau, ça va durer quatre heures car il faudra décrire les plaies sur la peau, le trajet de la lame à l’intérieur du corps, les lésions…

Cela dit, on peut tout a fait rater une autopsie.  Par exemple, on peut déterminer que la mort d’une victime se situe dans une telle fourchette d’heure… encore faut-il que le suspect ait un alibi pour tout ce laps de temps.  Imaginez, si on dit une énormité à la Cour d’assise qui risque de faire prendre perpétuité à un accusé… Le légiste peut avoir une forme d’influence au tribunal. Même s’il ne fait pas tout, il a une responsabilité. »

5Le médecin légiste n’est pas froid et insensible

« Dans toute vie de médecin légiste, il y a des dossiers qui marquent, soit parce qu’ils sont particulièrement horribles, soit parce que les violences orientent vers des mécanismes opératoires particuliers, ou ont été perpétrées sur un enfant… Mais dire que la médecine légale nous confronte particulièrement à la violence est un fantasme. J’ai travaillé dix ans aux urgences, où j’ai vu tout autant de violence.

A côté de ça, je suis très sensible à l’art. Et il m’est arrivé, deux ou trois fois, d’autopsier des gens particulièrement « beaux ». Non pas que les autres soient moches, ce n’est pas ce que je veux dire, mais ceux-là répondaient à des canons esthétiques. Et je me disais : « Va falloir que je les abîme ! » J’avais du mal. »

6L’autopsie ? Un simple « acte technique »

« L’autopsie est un acte technique, point. Ce n’est pas une activité que l’on aime. Si j’ai un étudiant qui vient me voir car il veut faire de la médecine légale uniquement pour l’autopsie, je lui dis d’aller voir un psy et de revenir quand il aura réglé son problème !

Il faut savoir garder de la distance et ne pas s’identifier aux victimes. Ce n’est pas très différent d’opérer un vivant. Je n’ai jamais forcé quelqu’un à faire une autopsie, mais il faut bien que quelqu’un fasse ce travail… »

7Une bonne dose de culture juridique

« Nous sommes des collaborateurs occasionnel de la justice, mais pas ses auxiliaires. La spécificité du médecin légiste, c’est sa culture juridique : il doit être conscient très tôt que la vérité juridique ne concorde par toujours avec la vérité médicale.

Par exemple, prenons un médecin fonctionnaire qui a été vacciné contre l’hépatite. Six mois plus tard, il souffre d’une maladie neurologique. Actuellement, les connaissances médicales ne peuvent pas certifier que la maladie est due à la vaccination. Le médecin légiste, n’étant pas certain, ne retiendra pas le lien qui permettrait à son confrère d’être indemnisé. Mais le juge civil, lui, pourra dire qu’il indemnise quand même, considérant qu’il y a un doute raisonnable. »

Propos recueillis par Julien Joly | Intertitres : Rennes 1720 | Illustration : « A Scene in the New York Morgue – Identification of the Unknown Dead », par Stanley Fox, Harper’s Weekly, 7 juillet 1866 (source) ; Vidéo extraite de la série « Les Experts : Manhattan ».