Chroniques d’une sage-femme | Ellis Lynen nous fait découvrir les réalités de sa profession au travers d’anecdotes ancrées dans son quotidien.¹

Rennes
« Mme Vierge-Marie doit accoucher le 25 décembre 2010. »

Oui, moi aussi j’avais levé un sourcil outragé quand j’avais vu ce petit mot affiché dans l’office. Allons bon, de la bondieuserie dans un hôpital public? Prête à rouspéter et grogner pour le principe – parce qu’à ce moment-là c’était un peu ça tout le temps, je grognais et rouspétais – je me suis tout de même intéressée au reste du mot. Nous étions en novembre, et c’est vrai qu’on a un peu tendance à oublier que le temps avance à une vitesse folle à cette époque de l’année.

« Mme Vierge-Marie doit accoucher le 25 décembre 2010.

Mme Vierge-Marie ne s’attendait pas à ce cadeau, et elle n’a pas eu le temps de trouver toutes les petites choses qui permettront de l’habiller dans les premiers jours de sa vie. Qui, d’ailleurs, ne se passeront pas à l’étable mais bel et bien dans notre maternité.

Si dans vos malles et cartons, vous possédez des petits vêtements de toute sorte qui ne vont plus à vos enfants parce qu’ils ont bien grandi, n’hésitez pas à venir les déposer dans le carton de l’office du service de maternité.

De plus, il semblerait d’après le Dr X. que l’enfant de Mme Vierge-Marie soit un garçon… Merci pour elle. »

Me voilà interloquée. Qu’es-ce que c’est que cette histoire? J’en parle à ma sage-femme – nous étions en train de manger sur le pouce notre repas du midi aux environs de 17h, miam miam le poisson pour le goûter – qui ne semble pas plus informée que moi de toute cette affaire. La garde se passe, et j’oublie peu à peu cette Mme Vierge-Marie.

 

Substitut à l’héroïne et patch à la nicotine

Quelques gardes plus tard, je vais au staff du vendredi, qui réunit tous les médecins gynéco-obstétriciens et pédiatres présents, les sages-femmes, les cadres, les psychologues, les assistantes sociales. Un joli petit paquet de monde. Pendant ces staffs hebdomadaires, nous parlons et informons nos collègues des patientes ayant besoin d’un suivi médical particulier, ou bien social ou psychologique, histoire que chacun sache où l’on met les pieds, en quelque sorte. Il est rarement décidé de quelque chose, c’est souvent pour informer tout simplement.

J’expose mon cas, puis c’est le tour du Dr X. qui demande : « Et Mme Vierge-Marie? Comment se porte-t-elle? » .

Revoilà cette Mme Vierge-Marie ! Mais qu’a donc cette femme? L’assistante sociale nous dit qu’elle va de mieux en mieux, elle a toujours trois anxiolytiques le soir pour dormir, son substitut à l’héroïne, et son patch à la nicotine.

Son bébé, qui avait arrêté de grandir dans son ventre, a finalement repris sa croissance grâce à l’hospitalisation de sa mère. Il est donc décidé de l’héberger à l’hôpital, sans raison médicale, simplement parce qu’elle n’a pas de logement, pas de travail, pas de moyens, et pas à manger.

J’en ai des frissons. Moi qui croyais à une bondieuserie. J’en ai honte.

Quelques gardes plus tard – quel feuilleton! – je me retrouve dans le service où est hospitalisée Mme Vierge-Marie. Je suis presque impatiente de la rencontrer tant tout le monde en parle.

Moi qui m’attendais à trouver une femme détruite par la vie, les drogues et la misère, je me retrouve face à une femme épanouie, qui m’attend assise sur son lit. Elle a éteint la télé lorsque je suis rentrée – ne croyez pas que cela soit si fréquent, généralement nous sommes visiblement moins intéressants que le téléachat.

Dans sa chambre, ça ne sent pas la crasse ni le tabac, ça sent le gel douche. Elle porte une robe simple, mais qui lui va bien. Elle me sourit et me dit : « Je me demandais quand vous alliez venir pour écouter mon bébé! ». Rendue presque muette tant cette femme me surprend, je bégaye :

« Euh et bien… maintenant, ça vous va?

- Oui, très bien! ».

Elle est d’une maigreur surprenante. Certes, son visage est marqué par son tabagisme, cela se voit, mais elle est souriante et mine de rien, ça change tout. J’ai beau savoir qu’elle attend un petit garçon, je lui demande le sexe de son enfant – peut-être est-ce une surprise?

« C’est un petit garçon! J’ai hâte de le voir. » Je lui ai posé son monito, j’ai échangé un peu avec elle sur comment elle allait, mais cela se voyait juste qu’elle était bien.

« C’est mieux que la rue »

En sortant, je tombe sur l’assistante sociale qui avait parlé lors du staff. Elle me demande comment va Mme Vierge-Marie, et je lui fais part de ma surprise en comparaison avec le tableau qui était dressé par le bouche à oreille.

« Oh, tu sais, on revient de loin. Ce n’était pas un déni de grossesse, elle savait depuis le départ qu’elle était enceinte, mais au vu de tous ses problèmes de vie à côté elle l’a mise de côté.

C’est le Dr X. qui a décidé de l’hospitaliser après la seule écho qu’elle a faite de toute la grossesse, à cause du retard de croissance. Elle change de jour en jour ici, je pense qu’elle se sent acceptée, elle voit bien qu’on l’aide. Elle s’épanouit.

Mais il ne faut pas se leurrer, quand elle ressortira après la naissance de son garçon, la misère va de nouveau être là. On essaie de la placer dans un centre de jeunes mères, mais les places sont rares et chères… on ne peut pas dire que ces structures soient beaucoup aidées et leurs capacités d’accueil sont insuffisantes. »

Je hoche la tête, et lui dis à plus tard.

J’ai visité l’année suivante un centre d’accueil de jeunes mères, en stage de PMI. C’était une sorte de résidence universitaire, avec des salles de vie communes comme une cuisine, une salle de jeu… les chambres étaient toutes dans un couloir, et c’était pire que spartiate.

Un lavabo, un berceau, un lit une place, une table et une armoire, rien de plus. Les toilettes étaient communes. Sur place, il y avait une puéricultrice ou deux, des aides de vie. Quand les enfants commençaient à avoir un an ou deux, on mettait gentiment les femmes dehors parce que ça poussait au portillon… J’avais eu l’impression de rentrer dans un mélange de prison, d’hospice et de résidence universitaire. Mais hein… c’est mieux que la rue…

Garder de l’empathie pour les patients

Quand j’ai été finir mes papiers dans le bureau, j’ai vu la fameuse boîte, recouverte de papier cadeau, dans laquelle les professionnels venaient mettre les vêtements. Le soir, j’ai croisé la sage-femme qui a mis en place ce système :

« Tu sais, elle se met à pleurer d’émotion quand je lui montre ce que les gens déposent dans la boîte. Une fois, il y avait une petite brosse à cheveux. Elle m’a prise dans ses bras en sanglotant. »

On voit des tas de choses affreuses dans notre métier. Des bébés morts, des bébés malformés, du sang, de la souffrance. Mais je crois que le pire pour moi, c’est la misère, et j’y repense deux ans plus tard, en ce mois de décembre 2012.

Cette fatalité qui atteint les gens, parfois malgré eux, qu’ils subissent sans savoir comment en sortir, qui nous pousse à placer leurs enfants en centre d’accueil tant il est impossible pour un nourrisson d’aller dans un rue par -2° sous un carton.

Bien que cette histoire montre que certaines personnes, comme cette collègue sage-femme qui avait mis en place cette simple boîte, savent garder de l’empathie et prendre des initiatives aussi louables, cela donne simplement l’impression de remonter le courant à la rame.  Peut-être que si nous étions plus à ramer comme elle, on y arriverait.

Joyeux Noël… en avance.

Texte : Ellis Lynen | Photo : CC Flickr Meaganmakes | ¹ Certains éléments de ce témoignage ont été modifiés afin de protéger la vie privée de la patiente et l’anonymat du personnel soignant. Cet article a initialement été publié sur le blog Patate y Patata.