TEMOIGNAGE. Un enfant de 8 ans, élève à l’école primaire de l’Ille, ainsi que sa famille, sont sous le coup d’une obligation de quitter le territoire. Coup de gueule de deux enseignantes qui travaillent au quotidien avec des élèves étrangers.

CONCERT DIONYSOS

Isabelle, institutrice à l’école primaire de l’Ille, nous a envoyé un message en début de semaine pour nous signaler que la mère d’un de ses élèves avait reçu l’ordre de quitter le territoire français. Le jour de l’interview, elle ignorait encore la date de l’expulsion. Le soir même ? Le lendemain ?

Depuis, Isabelle nous a recontactés : selon elle, Bolor et sa famille devraient être expulsés le 6 décembre. Un rassemblement est prévu aujourd’hui, vendredi, à 16h30, à l’école de l’Ille, 2 boulevard de Verdun (métro Anatole France).

Isabelle et sa collègue Marine*, militante à RESF, nous reçoivent dans une salle de classe, à la fin des cours.

« Des enfants disparaissent du jour au lendemain. »

Rennes 1720 : Qui est l’élève dont la famille doit être expulsée ?

Marine : Bolor a 8 ans, il est en CE2. Lui et ses parents sont arrivés il y a trois ans de Mongolie et ont déposé une demande d’asile. Le couple, depuis séparé, a eu deux enfants en France. Le plus jeune a trois mois.

Au printemps dernier, la mère a reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF) avec ses enfants. Très vite, la police les a expulsés de leur centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada).

Depuis, la famille de Bolor est assignée à résidence dans un hôtel. La mère pointe à la police aux frontières deux fois par semaine. A l’hôtel, elle ne peut pas cuisiner, mais elle peut laisser ses affaires. Ce n’est pas le cas de tout le monde : d’autres élèves dans la même situation doivent dormir dans des voitures.

L’OQTF a été contestée devant le tribunal, mais le juge l’a confirmée cet après-midi. La mère était sur le grill. Elle m’a envoyé un SMS : « Réponse pas bonne. Excusez-moi ». Vous vous rendez compte ? C’est elle qui s’excuse !

L’école de l’Ille possède des classes d’initiation pour élèves non francophones. Avez-vous l’habitude de ce genre de situation ?

M : On a l’habitude d’avoir des élèves dont les parents sont arrivés en France pour travailler, ou qui vivent en squat, en attente de logement… Quand une famille a des difficulté, on fait un papier pour témoigner que l’enfant est intégré. Malheureusement, l’avis de l’école est de moins en moins pris en considération.

Isabelle : Certains de ces enfants arrivent parfois en classe sans avoir mangé. Alors, en cours de sport, je ne les force pas… on en a eu deux à qui les parents apportaient des morceaux de pizza sur la pelouse à côté de l’école. On a fait du forcing auprès de la cantine pour qu’elle les prenne.

M : Comme d’autres, ces enfants ont disparu du jour au lendemain. Il faut dire qu’on ne connaît pas toujours la situation des familles. A priori, les parents ne regardent pas l’école et les enseignants comme des alliés. Sans parler de la barrière de la langue… Souvent, les enfants arrivent et repartent au bout de trois semaines, alors que  nous, on s’est engagés, on a tout démarré. Mais c’est la première fois que j’ai sous les yeux un élève dont je connais l’histoire et qui peut se faire coller dans un avion malgré la mobilisation de l’école !

« On doit être pro, pas dans l’affect »

Comment concilier la mobilisation pour un élève avec la distance affective que doit maintenir un enseignant ?

M:  On n’est pas des robots. C’est une histoire de conscience professionnelle, et c’est de plus en plus dur. Depuis 2009, il y a une importante diminution de places en Cada.

Je ne me vois pas ne rien faire si je suis au courant de situations comme celle de Bolor. On a formé un collectif avec des enseignants, des parents d’élèves et des membres du personnel. On a organisé l’accueil de familles, qui sont allées d’hébergement en hébergement. Mais personne ne peut accueillir une famille durablement. C’est invivable. Et, pendant qu’on se mobilise, on ne bosse pas…

I : On doit être pro bien sûr, pas dans l’affect, mais j’ai en face de moi un gamin qu’on va peut-être mettre dans l’avion ce soir. J’y ai pensé toute la journée. Pendant la leçon de géo, je me suis trompée sur les océans, j’en ai rajouté un…

Ce soir, j’ai annulé l’aide personnalisée aux élèves pour cette interview. Je leur ai dit que j’avais une réunion. Mais les enfants sont informés. La rumeur se répand. On essaye de préserver Bolor… Qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment je réagirai si, demain matin, je ne le vois pas dans la classe ? Qu’est-ce que je dirai aux élèves ?

Que se passera-t-il si Bolor retourne en Mongolie ?

I : Au pire, il aura vécu une expérience très importante qui comptera dans sa vie. Il se sera ouvert au monde, sera passé au travers de choses dures.

Et si sa mère décide de rester malgré tout ?

M : La mère veut rester. Mais si elle le fait, ce sera dans la clandestinité, dans l’angoisse d’un contrôle. Les enfants ne pourront plus être scolarisés. Pour les policiers, ce serait facile de les localiser. Pour ces enfants, aller à l’école, c’est vital. Ils voient des choses, vont à la piscine, à la bibliothèque…

I : C’est génial pour eux, même s’ils ne comprennent pas tout ce qu’on donne. Même pour nous, c’est une leçon de vie. (A Marine : ) Concrètement, si Bolor est expulsé cette nuit, on fait quoi ?

M : On se mobilise !

I : De toute façon, cet après-midi, si l’expulsion était imminente, je bloquais la porte, je le laissais pas sortir… (Silence) Bon. Il faut que je range ma classe. La vie continue…

Soutien
Un rassemblement de soutien est prévu aujourd’hui, vendredi, à 16h30, à l’école de l’Ille, 2 boulevard de Verdun (métro Anatole France).

Propos recueillis par Julien Joly | Photo : L’école de l’Ille, Julien Joly | *Prénom d’emprunt