REPORTAGE. C’était un des plus grands squats de migrants de France. La résidence du Parc, à Pacé, a été évacuée ce matin à 6 h par la gendarmerie. Rennes 1720 a passé la nuit avec les militants et les migrants.

« Expulsion Pacé demain 6h ». Il est 21h, lundi soir, quand les journalistes reçoivent ce SMS explicite.

A minuit, j’arrive au squat de Pacé, maison de retraite désaffectée de 2300 m² « réquisitionnée » par le Dal en mai 2012 pour loger des demandeurs d’asile.

Dans la cour, les conteneurs à ordures se remplissent de tout ce qui ne pourra être emporté. Une télévision, un banc en plastique, une poussette… toute une vie à la poubelle.

Devant l’entrée, un Tchétchène me demande une cigarette et, dans un français hésitant, où il devra aller après l’expulsion. Il craint qu’il y ait des contrôles d’identité. Je n’ai pas de réponse, ni de cigarette.

Le squat de Pacé, qui paraissait tout neuf en mai, semble ce soir presque à l’abandon. Certains étages ne sont plus éclairés que par les lumières de secours. Mais devant les portes, des chaussures alignées témoignent que des gens vivent toujours là, pour quelques heures du moins.

J’entends des voix d’enfants derrière les portes closes. Par une fenêtre, j’aperçois deux petits garçons qui jouent autour d’une table. Parmi les quelques 200 personnes encore présentes dans le squat cette nuit, on compte 73 enfants.

Les murs sont couverts de graffiti de mômes : traces de mains, cœurs, prénoms en plusieurs langues… cette nuit, Babel a un petit air de Lascaux.

Silencieusement, des migrants circulent d’appartement en appartement. Ils sont Géorgiens, Mongols ou encore Arméniens. Certains font leurs bagages. D’autres ont décidé de boire un coup entre amis, à la santé du squat.

Au 1er étage, une femme vêtue d’un gilet rayé ramasse consciencieusement des papiers qui traînent, comme si elle préparait un état des lieux de sortie. Par gestes, elle m’invite à prendre le thé chez elle.

Khatuna est Géorgienne. Elle vit dans un des 50 logements du squat avec ses deux filles. Ce soir, seule la plus âgée, Mzia, est restée : grand sourire, vernis orange, cheveux décolorés.

Sur une table trônent du thé, des quartiers d’orange et des gâteaux. Sur le mur, un portrait de François Hollande. « Vous l’aimez bien ? », je demande. Mzia fait la moue.

Elle sort de sa poche un téléphone portable et me montre des photos de son chat : « Il s’appelle Burti (« ballon »), c’est quelqu’un qui nous l’a donné. »

En effet, un matou noir et blanc est en train faire ses griffes sur mon sac à dos.

Les deux femmes n’ont pas le temps de trinquer : elles vont d’un bout à l’autre de l’appartement, récupèrent des affaires qu’elles fourrent dans des sacs à main. D’après ce que je comprends, Khatuna a obtenu l’autorisation de rester en France jusqu’en janvier pour raisons médicales.

« J’ai attendu 8 mois pour récupérer cette autorisation. Le Dal m’a aidée. »

Khatuna et sa fille emportent une banderole de l’asso en souvenir.

Ce n’est pas leur première expulsion : avant d’arriver à Pacé, la famille de Khatuna vivait dans « une maison à Chantepie ». Savent-elles où elles iront après ? « La Préfecture a dit qu’il n’y aurait pas de problème pour nous loger… » Et Burti ? « Il vient aussi, bien sûr ! »

Pour rejoindre la deuxième partie de la maison de retraite, il faut passer par un solarium. Ce soir, la pleine lune éclaire les vitres sales d’une lumière glauque.

Dans la pénombre, d’autres Géorgiennes discutent avec Marie-Ange, une militante du Dal russophone. Grâce à elle, j’en apprends plus sur l’histoire de ces femmes, dont une est mariée à un migrant d’Ossétie du Sud, territoire sécessionniste au statut contesté.

Les femmes ne sont pas rassurées, mais on leur a dit que la Préfecture s’était engagée à ne pas jeter les affaires qu’elles ne pourraient pas emporter tout de suite. Personne n’a envie de dormir.

« Ca fait 15 jours que c’est comme ça, soupire Marie-Ange. Depuis la décision du tribunal. Tout le monde sature. »

Fin juillet, le Tribunal de grande instance de Rennes a ordonné aux demandeurs d’asile de quitter les lieux avant le 15 novembre. Que va devenir l’ancienne maison de retraite ? Elle devrait être partiellement reconvertie en… centre d’accueil de demandeurs d’asile.

Marie-Ange m’emmène dans une petite pièce qui sert de lieu de vie à une famille. Au mur, du carrelage : c’est l’ancienne chambre froide de la maison de retraite.

Pour l’heure, elle sert aussi de salle de repos aux militants, ainsi qu’à deux autres Géorgiennes, Ekaterine (à gauche) et Lika (à droite). J’y retrouve aussi un journaliste de Rennes TV. Café serré pour tout le monde.

Soudain, un bruit de voiture. La tension monte d’un cran. La police, si tôt ? Fausse alerte : c’est juste une patrouille de la gendarmerie.

Les Géorgiennes ont les traits tirés, mais ne veulent pas se reposer. On essaye de parler de tout, sauf de l’expulsion.

Lika me propose de visiter cette partie du squat. Je découvre un dortoir fait de lits séparés par des couvertures multicolores accrochées au plafond.

« Je vis ici avec trois familles arméniennes. On est arrivé en dernier, c’est pour ça que c’est si précaire. Comment voulez-vous qu’on dorme là-dedans ? »

Lika me montre ensuite les cuisines de la maison de retraite, reconverties en salle de bain grâce à une douche bricolée avec un tuyau d’arrosage et une poubelle.

Les migrants se chauffent à l’aide de plaques de cuisson électriques. Lika me jette un regard désabusé. « Vous voyez ? C’est invivable ! »

Je passe les heures suivantes à tenter d’immortaliser des bouts du squat qui disparaîtront bientôt : un jouet cassé sur le carrelage, un vélo désossé, et des fresques de gouache rouge, reliquats d’un récent atelier d’arts plastiques organisé pour les enfants.

Au premier étage, des militants ont récupéré un vieux matelas et trompent l’ennui en écoutant la B.O. de Swing.

Les gendarmes sont arrivés en silence, à 4h15, bien avant l’heure prévue. En un clin d’œil, une douzaine de fourgonnettes encercle le squat.

Explications d’un officier : ils sont venus en avance pour boucler le périmètre. La presse, arrivée plus tard, devra patienter à bonne distance. Le but ? « Que tout se passe dans le calme » et empêcher que des « personnes extérieures » ne perturbent l’évacuation. En clair, à partir de maintenant, toute sortie est définitive.

« Vous pouvez prévenir les migrants, dites-leur qu’on ne commencera pas avant l’heure légale. »

Les militants montent, toquent aux appartements. Dans l’embrasure des portes, des regards inquiets. Chuchotements :

« Préparez-vos affaires, mais vous pouvez rester dans la chambre jusqu’à 6h. »

Le rez-de-chaussée est rapidement peuplé d’enfants de tous âges, chaudement vêtus, qui patientent tranquillement en écoutant de la musique sur leur téléphone portable. Pour certains, c’est la 2e, voire la 3e fois qu’ils vivent une expulsion.

L’un d’eux demande : « Pourquoi on nous expulse ? » On élude. Les parents sourient, essayent de faire bonne figure. Certains préparent un petit déjeuner à la hâte : la journée va être longue. Malgré l’agitation, les plus petits dorment encore.

Des militants aident les migrants à porter leurs bagages jusqu’à des voitures : sacs de courses, plaques de cuisson, chaises en plastique…

Sur les matelas et le mobilier trop volumineux, le nom du propriétaire est marqué au feutre. Il faudra aller les chercher plus tard. Galère.

Je recroise Mzia. Elle sourit mais me glisse : « Je stresse… »

A 6h, les gendarmes pénètrent dans le bâtiment. Sans violence physique, mais avec une rapidité qui surprend. Visiblement, l’objectif est de faire vite et sans bavure.

La presse est « escortée » à l’extérieur. J’essaye de grapiller quelques minutes en prétextant la perte de mon chargeur. Pas facile de distinguer les opérations : l’endroit grouille désormais de gendarmes.

Une migrante tente de rentrer : « Mon bébé est à l’intérieur ! » Mais un gendarme barre le passage : « Attendez deux minutes que les gens qui n’ont rien à faire là sortent ! »

A partir de 6h30, les migrants quittent la résidence au compte-goutte pour monter dans les premiers bus. Je retrouve Lika. Après un contrôle d’identité, on lui a remis un ticket de bus pour rejoindre la Préfecture. Là-bas, elle devrait être orientée vers un logement.

Mardi soir, un communiqué de la Préfecture précisait que « 202 personnes au total » avaient été relogées, principalement dans des gîtes et des hôtels. « Des solutions qui ne peuvent être que provisoires » selon Carole Bohanne, membre de RESF et du Dal, interrogée par 20minutes.fr.

BONUS : Le squat de Pacé en cours d’évacuation, sous les protestations de militants, vu par notre illustrateur Pierre Bunk.

Texte et photos : Julien Joly | Live-tweet : Gwenn Chenebaud, Julien Joly | Dessin : Pierre Bunk