Chroniques d’une sage-femme | Ce récit, pure fiction de ma part, aurait pu parler de toutes ces histoires qui se sont réellement passées, il n’y a pas si longtemps.*

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Brusquement, le bus grince, puis s’arrête. Nous sommes tous légèrement secoués, et je m’agrippe machinalement à une barre de métal lisse et grasse de la sueur du tout-venant passé par-là avant moi.

Mes propres paumes sont moites. Je m’essuie distraitement les mains sur mon pardessus de laine bouillie en descendant le marchepied. Je regarde à droite et à gauche dans la foule des passants, puis repositionne mon foulard sur mes cheveux. Vite, ne pas rester là, on pourrait me remarquer.

A petites foulées j’avance sur le trottoir. Je cours presque en traversant. Vite. Plus vite j’y suis et plus vite c’est fini. Alors que je cours, j’essaye de ne plus penser mais tous mes efforts se révèlent vains. Je suis pétrie de peur, de culpabilité, de honte, de terreur et de tant d’autres choses.

Autour de moi les gens se retournent, sous leurs parapluies, et me regardent d’un air étonné. Où va donc cette fille ? Que s’apprête-t-elle à faire ?

« Je n’ai jamais voulu de cet homme »

Vous savez, je suis pourtant de confession catholique ; j’ai été à la prière tous les jours depuis que je sais. J’ai demandé à Dieu de me pardonner. De me pardonner d’y penser, et d’élaborer tout ce plan. De me pardonner pour l’être misérable que je suis. De me pardonner de me taire et de ne dire à personne.

J’ai pleuré dans mon lit chaque soir depuis que j’ai eu les symptômes. Les nausées, le ventre qui me ballonne, et puis surtout, mes menstruations qui ne sont pas revenues. Ces saignements pourtant haïs étant jeune fille, qui me tordaient le ventre de mille maux, qu’est ce que je les ai regrettés !

Je T’ai prié, Seigneur, pour qu’ils reviennent. Mais ils ne sont jamais revenus, et j’ai vu dans Ta décision le signe que tu me punissais de cet enfant pour le viol que j’ai vécu. Pourtant, c’était affreux.

Je n’ai jamais voulu de cet homme, qui m’a prise ce soir là, quand je rentrais de l’atelier. Il m’a attrapée, m’a frappée et, à moitié inconsciente, je n’ai pas eu la force, mon Dieu, de résister. J’aurais dû, malgré l’étourdissement, mais je n’ai pas pu. Pourquoi est-ce moi qui pâtis de sa méchanceté ?

Mais cet enfant, je ne puis le garder. Je n’ai pas de mari, comment pourrais-je trouver un parti avec cet enfant ? Comment pourrais-je le regarder grandir en y voyant un père qui me violenta ce soir-là ?

J’aurais dû l’abandonner ? Mais à mon travail à l’atelier ils auraient vu ma grossesse. J’aurais perdu mon travail. Et ma famille ? Seigneur, faites qu’ils ne sachent jamais. Permettez-moi, dans Votre miséricorde, de porter seule ce fardeau.

« J’ai peur de saigner »

C’est Bertille qui m’a dit où trouver cette femme. Je pouvais lui faire confiance, je savais qu’elle avait été la voir pour elle, il y a quelques mois.

Mais Bertille n’a pas mes problèmes ; elle ne croit pas en Vous. Elle dit qu’elle est claire avec sa conscience, mais elle a quand même perdu son travail et sa situation. Elle a été rejetée de tous, et moi je ne veux pas ça. C’est son hémorragie qui l’a conduite à l’hôpital, parce qu’elle sentait qu’elle saignait trop.

Là bas, les docteurs ont bien compris qu’elle s’était fait avorter. Ils ne lui ont pas donné d’anti-douleurs. Ils l’ont mise dans le dispensaire commun pour que tout le monde puisse voir qu’elle saignait et qu’elle s’était fait avorter.

Et quand ça s’est arrêté, ils l’ont jetée dehors, comme une malpropre, en la traitant d’assassin et en disant qu’ils allaient la dénoncer. Mais c’était il y a quelques mois, et Bertille n’avait pas donné son vrai nom.

J’ai peur de saigner.

« Trop de compassion »

Je suis arrivée devant la porte de l’immeuble. Je transpire. J’ai peur ! Je tremble alors que je sonne. La concierge vient ouvrir alors que je pense faire demi-tour… mais c’est trop tard.

Dans son regard, je vois trop de compassion. De compréhension. Cette femme sait pourquoi je viens. Elle m’a vue. Elle lit dans mon regard toute ma crainte et mon désespoir. Sans un mot, elle ouvre largement la porte, prend ma main, et me fait rentrer.

Elle a les cheveux grisonnants, la cinquantaine, et est emmitouflée dans un châle de laine noir fait au crochet. Elle enlève mon foulard, passe sa main dans mes cheveux trempés, dégage mon front luisant de pluie d’une mèche égarée. Puis elle me dit : « 2e étage, petite. »

D’un hochement de tête, je lui fais signe que j’ai compris. Toujours aussi hésitante, je monte les marches de pierre de ce vieil immeuble. J’arrive devant une porte de bois dont le vernis est craquelé. Ma main tremble, mais pas ma résolution. Je frappe d’un unique coup à la porte.

« 2000 francs »

Une femme bedonnante vient m’ouvrir. Elle sent la sueur et le gras de cuisine, et sa lippe est ponctuée de taches. Contrairement à la concierge, elle n’a pas un sourire. Elle me regarde de bas en haut, semble m’évaluer, s’écarte pour me laisser le passage et me dit d’un air agressif tout en claquant la porte :

« Tu as l’argent ?

- Oui… 2000 francs c’est ça ? » fais-je d’une voix faible.

C’était toutes mes économies. Je n’avais pas plus.

Elle se retourne alors et sans un regard me mène jusque dans la cuisine qui contrairement à sa propre tenue, est propre et claire. La table est dégagée, recouverte d’un drap qui n’est plus blanc depuis longtemps mais sans une tache. Elle a été poussée dans un coin.

« Ca prendra trois minutes maximum »

Dans l’évier, une bassine avec les outils. Je commence à pleurer, je ne peux pas m’en empêcher, la vue de ces instruments est le catalyseur de ma peur et de ma culpabilité.

Je m’enserre de mes propres bras en y cherchant du réconfort que je ne peux pas trouver ailleurs, et baisse les yeux alors que de grosses larmes glissent sur mes joues pour venir s’écraser au sol.

Je sens que la grosse dame m’observe, mais elle ne dit rien. Elle attend. Les sanglots me secouent de longues minutes, alors que rien ne se passe, et je n’ai pas envie d’y aller et de le faire.

Pourquoi suis-je là ? Alors que la question commence à s’imprimer dans mon esprit, la grosse dame me dit d’une voix neutre :

« Ecoute, jeune fille, je ne veux pas savoir ton nom. J’ai brûlé ta lettre. Tu as le choix, mais moi je n’ai pas toute la journée devant moi.

Soit tu repars avec ton bâtard, soit tu retires tes jupes et tu t’installes sur la table. Ca prendra trois minutes maximum, et tu seras libérée de tes soucis.

C’est difficile, c’est douloureux, mais c’est rapide. Tu te tortures en réfléchissant, puisqu’en venant ici tu as déjà choisi. Alors ? »

Alors j’ai retiré mes jupes et j’ai continué de pleurer. J’ai gardé mon pardessus, j’ai retiré ma culotte et me suis retrouvée les jambes nues dans cette cuisine froide.

« Rouge de honte »

Je m’assois au bord de la table, le drap adoucit à peine la rudesse du bois du meuble rustique. La grosse femme a pris un tabouret, a mis une bassine par terre, entre mes jambes.

« Bon, allonge-toi. Mets les pieds sur le rebord. Voilà. Ramène ton bassin à plat. »

Rouge de honte d’exposer ainsi mon intimité à cette femme, les larmes continuent de couler sur mon visage, mais je ne sanglote plus. La peur me pétrifie.

« Ecarte plus les jambes. C’est bon. Maintenant il ne faut plus que tu bouges. Ca va être très douloureux, mais si tu bouges, ça sera pire et je risque de faire des complications. Et il faut que tu te taises, les voisins ne doivent pas t’entendre hurler. J’y vais. »

Malgré moi, je la vois se saisir d’une longue aiguille qui ressemble à une aiguille à tricoter. Elle écarte mon intimité avec deux de ses doigts gras qu’elle n’a pas daigné laver, puis insère une grande cuillère dans mon vagin.

« Aiguille »

Je revois cet homme sur moi, qui m’a prise ce soir là et j’ai l’impression de vivre un cauchemar éveillé. Elle se saisit de l’aiguille et la fait glisser le long de la cuillère. La pointe se perd dans mes chairs, je hurle.

« Tais-toi, je t’ai dit ! »

Je me remet à sangloter en gémissant par à-coups. Je me mords la langue. Je m’agrippe au bord de la table. Au fond de moi, je sens que l’aiguille touche quelque chose et je hurle, je hurle malgré moi tant la douleur est vive. La grosse femme s’arrête et me donne une violente claque sur la cuisse.

« Ta gueule, je t’ai dit ! Si tu recommences j’arrête et tu chercheras quelqu’un d’autre ! Tu veux que j’aie des problèmes ou quoi ! »

« Ca va aider à chasser le bâtard »

Elle reprend son ouvrage, et fait des va-et-vient avec l’aiguille dans mon ventre. Je sens que quelque chose de chaud commence à couler et mon ventre me fait mal, si mal.

Finalement, à moitié étourdie, je sens qu’elle retire l’aiguille et elle se saisit d’un torchon pour s’essuyer les mains.

« J’ai fini. Ca va saigner, c’est normal. Tu vas prendre ces infusions de sauge pendant une semaine, chaque jour, le matin et le soir. Ca va aider à chasser le bâtard.

Si jamais ça saigne trop, va à l’hôpital. Tu seras reçue comme une chienne, mais au moins tu ne mourras peut-être pas. Si tu as de la fièvre, fais pareil, va à l’hospice. Tu auras des médicaments parce qu’ils ne peuvent pas te laisser mourir, c’est dans leur serment, mais crois-moi qu’ils en auront envie, que tu crèves.

Tu vas avoir mal au ventre aussi, c’est parce que ton corps va chasser le bâtard, c’est des contractions. Maintenant, file moi l’argent et va-t-en. Je ne veux plus jamais te revoir ici.

Tu as crié alors que je t’avais dit de te taire ; j’ai risqué ma tête en acceptant de t’aider. Mais tu risques aussi la tienne si les voisins t’attendent sur le pallier. Bon courage, petite. Et fais attention à toi. »

Suite : Quand l’avortement était un « crime de haute trahison » >>

Texte : Ellis Lynen | Ce récit est une fiction. | Photo : CC Flickr Ragnhildur Guðrún | *Le titre de ce billet est un hommage à cet excellent article du blog de Maître Eolas, évoquant la peine capitale.