TEMOIGNAGES. Si le CRA de Rennes est propre et moderne, l’attente et la perspective du départ conduisent parfois à des actes extrêmes, comme des grèves de la faim ou des tentatives de suicide.

Un terrain de sport vide au CRA de Rennes.

A chaque arrivée, la procédure est la même. Le retenu est avisé de ses droits, photographié. On lui remet le sésame du CRA : la carte de circulation à son nom. Les objets interdits sont consignés : couteaux, canifs, mais aussi coupe-ongles, téléphone portable, CD et même journaux et revues.

Le centre reçoit environ 70 retenus par mois. La plupart sont là pour séjour irrégulier. Ils côtoient la minorité qui doit quitter la France suite à un délit. Afin d’éviter les tensions entre communautés, les nouveaux arrivants sont autant que possible regroupés par nationalités dans les dortoirs. Hommes et femmes sont séparés. Les familles disposent également de deux chambres à part.

  • Rasage (surveillé) de près

Les retenus peuvent circuler dans le centre selon des horaires bien précis.

« Le matin, on a une demi-heure pour se raser, raconte Solag, ex-retenu arménien. Quelqu’un te fournit le rasoir et reste avec toi pour te surveiller, tu le lui redonnes après. »

Les repas, pris en commun, consistent essentiellement en des barquettes réchauffées. Elles ne contiennent pas de porc, suite à la demande de nombreux retenus. Des services spéciaux sont également mis en place pour le Ramadan. La qualité des repas est un sujet de plainte récurrent chez les retenus.

« Mon fils a perdu 2 kg en cinq jours », témoigne Anna*, la femme de Solag. L’année dernière, elle a séjourné cinq jours au CRA de Rennes avec son mari et ses deux enfants de six et deux ans.

Un jour, au réfectoire, son fils assiste à une rixe entre des retenus. Un incident exceptionnel, selon la Paf. Anna réagit : « J’ai demandé à manger dans la chambre avec les enfants pour qu’ils ne voient pas de personnes agressives. »

  • Cartes de téléphone et cigarettes

Une salle de détente, un babyfoot, une table de ping-pong et même un petit terrain de sport… si le CRA dispose de quelques équipements de loisirs, ceux-ci demeurent peu utilisés. Le retenu reste préoccupé par « son avenir personnel et non par la vie collective au centre », selon des migrants cités dans le rapport 2010 du contrôleur général des lieux de privation de liberté.

La journée est rythmée par les appels téléphoniques de la famille, mais aussi des associations de soutien et des avocats. Des cabines téléphoniques sont à disposition. Leur numéro est public, et il suffit parfois d’appeler pour parler avec un retenu de passage.

L’Ofii s’occupe de vendre les cartes de téléphone ainsi que divers objets comme les cigarettes. Lorsqu’un migrant est en phase d’être reconduit à la frontière, c’est encore l’Ofii qui s’occupe de récupérer ses affaires, son salaire, ou clôturer son compte. Toutefois, l’action de l’Ofii est limitée à un rayon de 100 km autour du centre. Leurs proches rendent régulièrement visite aux migrants, tout comme les militants d’associations, comme Carole Bohanne :

« Beaucoup de retenus sont totalement isolés car ils peuvent venir de Poitiers, Orléans, Tours…. Mais comme il n’y a pas d’interprètes, on ne peut pas communiquer avec tout le monde. »

Les retenus doivent regagner leurs quartiers à 20h. Les enfants ont souvent du mal à dormir, souffrent d’énurésie. Natalya*, une amie d’Anna, se souvient du bruit des avions qui défilent sur le tarmac de Saint-Jacques-de-la-Lande : « Imaginez que vous dormez dans un aéroport… »

  • Tentatives de suicide et grèves de la faim

La tension de l’enfermement peut amener à des actes extrêmes. La Cimade dénombre onze détenus ayant fait des tentatives de suicide réitérées en 2011 :

« En général, c’est par pendaison avec les draps, en ingérant des médicaments ou le shampooing qu’on leur distribue en dosettes. Certains tentent aussi de se couper les veines. »

Les grèves de la faim sont encore plus fréquentes, mais « les retenus les abandonnent quand ils voient qu’elles n’ont pas d’impact. D’autres sont hospitalisés puis ramenés au centre. »

Motif d’une grève de la faim ? Le contrôleur général des lieux de privation de liberté en a relevé un dans son rapport :

« Deux retenus étaient excédés par des retours successifs au centre de rétention après des passages en prison. Le troisième n’était pas maintenu sur le territoire alors que sa femme était hospitalisée, enceinte de trois mois. »

En octobre 2011, une émeute éclate. Depuis, la Cimade note « plusieurs tentatives d’évasion, dont deux ont réussi. »

Communiqué de retenus ayant entamé une grève de la faim en mai :

  • Un policier : « Il faut éviter de se poser des questions »

En dépit de la pression, les retenus décrivent leurs rapports avec la Paf comme globalement neutres. Quant aux gardiens, difficile de savoir ce qu’ils ressentent par rapport à leur travail. Les Bleus ont-ils le blues ?

Sous couvert d’anonymat, un membre de la Paf proche du CRA concède que le rôle de la police est peut-être ailleurs :

« Le CRA, ce n’est pas un boulot de flic. Mais ce n’est pas forcément celui d’une société privée non plus. »

Dilemme. Ce qui est sûr, c’est que travailler avec les migrants n’est pas un job anodin :

« J’ai fait plusieurs éloignements de migrants. Je ne suis pas raciste, j’ai sympathisé avec certains, je me demandais même comment ils n’avaient pas pu être régularisés. Ils auraient fait de bons Français ! D’autres méritaient clairement d’être éloignés. »
« Il ne faut pas se demander ce que le gars devient. Il faut éviter de se poser des questions, ou alors, on change de métier. »
  • Moins d’un quart des retenus quitte le territoire

Entre les longueurs administratives et les recours, en moyenne seuls 23 % des retenus quitteront effectivement le territoire.

« Pour me renvoyer en Russie, il aurait fallu que le pays accorde la nationalité russe à mon fils né à Rennes, raconte Anna. Les démarches auraient pris quatre mois ! »

D’autres s’en sortiront moins bien, et seront emmenés sous escorte à l’aéroport. Pas dans un charter : en 2011, les reconduites ont eu lieu sur des compagnies régulières. Cette année là, 23 retenus en tout ont refusé d’embarquer. La technique : se manifester en criant, de manière à alerter le commandant de bord qui peut refuser de décoller. Un stratagème qui peut les conduire au tribunal correctionnel « pour obstacle à la mesure d’éloignement », souligne Gaëlle Le Strat, voire en prison, « mais ce n’est pas courant. »

En sortant du CRA, les migrants ne sont pas régularisés pour autant. Ils bénéficient juste d’un délai de 7 jours au delà duquel ils sont de nouveau susceptibles d’être placés en rétention.

Leur situation va-t-elle évoluer après l’élection de François Hollande ? Selon un entretien paru dans Le Monde daté de ce jeudi, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, semble vouloir dans une certaine mesure se démarquer de la « politique du chiffre » en vigueur ces dernières années, et clarifier les critères de régularisation des étrangers.

Un changement espéré par Gaëlle le Strat : « Cela diminuerait les pressions sur les préfectures et les agents de police, et limiterait certaines situations aberrantes. »

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Texte : Julien Joly | Photos : Gwenn Chenebaud * Les prénoms ont été changés.

NOTRE ENQUÊTE : Au cœur du centre de rétention