PORTRAIT. Sa maison, au sapin emblématique, est bien connue des gens du quartier. Coincée entre le boulevard Villebois-Mareuil et la Vilaine, c’est le seul pavillon de la rue à ne pas avoir été rasé pour laisser place aux immeubles.

Non, Bernard ne partira pas. Sa maison, blottie au pied d’un ensemble immobilier en pleine expansion, est le dernier bâtiment individuel de la rue à ne pas avoir été rasé. On la distingue en passant sur le boulevard Villebois Mareuil. Elle fait un peu tache, là, toute seule, comme une mauvaise herbe. Impossible à déraciner.

Mais non, Bernard ne partira pas. Sur son garage, il a écrit à la main :

« Ici depuis 1960. Plus belle la vie ! »

Avant, il y avait une autre pancarte, où il avait marqué pire.

« Tout ce que je ressentais, tout ce que j’avais sur le cœur : Non aux démolitions des maisons et des jardins. Plus de voisins, plus de commerces… »

La pancarte a été rayée par une main anonyme. Alors il l’a remplacée.

Des maisons de ses voisins, il ne reste que des terrains vagues en attente d’un chantier. Bernard égrène les noms comme eux d’anciens combattants.

« Ils sont tous décédés deux ou trois ans après leur départ. C’est inadmissible d’abattre les maisons, ça fait mourir les gens. Je suis sûr que les promoteurs ne vont même pas assister aux enterrements ! »

La maison appartenait à ses parents. Bernard évoque avec nostalgie la vie du quartier dans les années 60, avant l’arrivée des grands ensembles. « Il y avait des jardins, c’était convivial. »

En effet, caché derrière la haie, un potager luxuriant contraste avec la désolation des terrains vagues. Tomates, haricots, arbres fruitiers… Bernard a de quoi tenir un siège. Sans les silhouettes des immeubles qui l’écrasent, la maison paraît soudain beaucoup plus grande.

 

« C’est de l’expropriation déguisée ! »

Pour Bernard, ça ne fait aucun doute : ses voisins ont été poussés à partir.

« [Les promoteur immobiliers] avaient promis de ne pas toucher aux petits commerces. C’était il y a dix ans. Depuis, tout a fermé, à commencer par la boulangerie. Nous étions écœurés. »

Les travaux chamboulent la vie de quartier. « Un de mes voisins, âgé, ne pouvait plus se reposer à cause du bruit.

Ça vibre, ça me rend malade nerveusement. J’ai peur que les carreaux se cassent. On croit ça finit, et ça recommence à un autre endroit. Les murs se fissurent. C’est de l’expropriation déguisée ! »

Pourquoi a-t-il refusé les propositions de relogement ?

« Pour aller vivre là-dedans ? (Il désigne les immeubles) Pas question ! Et puis, où je mettrais ma remorque et ma tronçonneuse ? »

Ancien syndicaliste CGT dans un garage rennais, Bernard a subi un licenciement massif et vu son lieu de travail être rasé. Pas question que ça se reproduise avec sa maison. Alors, c’est décidé, il restera « le plus longtemps possible » si sa santé le lui permet.

Depuis, Bernard en est persuadé : les promoteurs font tout pour le voir partir. « Ils ont surélevé la rue, diminué le trottoir de presque 83 cm… quand on vieillit, c’est pas facile ! Le Préfet m’a même envoyé une lettre. »

Ses nouveaux voisins, Bernard ne les connaît pas, mais il n’aimerait pas être à leur place.

« Je les plains. Le soir, ça gueule, ça fume au balcon… ils sont confinés. Ici, je me sens bien ! »

Texte : Julien Joly | Photo : Gwenn Chenebaud