PORTRAIT. Ancien patron du bar la Bernique hurlante, Jacques Ars a été pendant quatre ans trésorier de la Marche des fiertés rennaise.

 

Jacques Ars a l’habitude des journalistes. Ses confrères bouquinistes aussi. Lorsqu’il quitte sa chaise pliante pour répondre à nos questions, les blagues fusent. « Tous des jaloux ! » lâche-t-il assez fort pour que les autres entendent. Et il sourit.

53 ans, crâne aérodynamique et bouc grisonnant, l’ancien patron du bar la Bernique Hurlante est devenu bouquiniste place Sainte-Anne. « Expert » du monde de la fête à Rennes, c’est aussi une des mémoires du militantisme gay dans la capitale bretonne.

D’emblée, il précise : « La Bernique Hurlante n’était pas un bar gay. Tout de suite, dès qu’un pédé tient un bar, on dit que le bar est pédé. C’était plutôt un bar backstage gay-friendly. Les gays ne représentaient qu’un tiers de la clientèle. »

Venu de Vannes, Jacques Ars débarque à Rennes au début des années 80. La réputation de Rennes en matière de bars semble encore à faire :

« Y’avait quasiment rien. Juste quelques bars de nuit pour les fachos. »

Jacques Ars entame des études de médecine, où son militantisme gay et son amour du rock font tache. De ses camarades, il garde l’image de « gens qui ne savaient même pas ce qu’était un bar. »

Il arrête la médecine, étudie l’histoire, travaille un peu comme surveillant.

A l’époque, les homosexuels qui se déclarent comme tels ne peuvent « plus être pion, ni prof. »

Est-ce pour cette raison que Jacques Ars a arrêté son job de surveillant ? « Non, mais je n’aurais pas été pris comme professeur. Les gens me poussaient pour que je parte après la fin de mon contrat. Si j’étais resté, ils m’auraient viré. »

Le militantisme gay dans les années 80 peut parfois être « un suicide social » :

« A la banque, c’était très difficile. J’avais les crédits les plus chers. »

 

« Au bar, il y avait plus de bagarres qu’aujourd’hui »

Malgré les difficultés, Jacques Ars fonde un bar associatif sans alcool, le Tutti Frutti, avant de passer derrière le comptoir de la Bernique, en 1988. De nombreux artistes fréquentent le lieu, comme Brigitte Fontaine ou Yann Tiersen.

« Il y avait des bagarres, beaucoup plus qu’aujourd’hui. Les tabourets volaient. On virait beaucoup de gens. »

Le militantisme gay et antifasciste de Jacques Ars fait partie de l’ADN de la Bernique.

« Je me suis beaucoup battu, car j’étais secrétaire du Groupe de libération homosexuelle. La police est déjà venue enquêter chez nous. »

Avec l’arrivée « des nouvelles normes de concert », il transforme son estaminet en bar librairie « axé sur la littérature gay ».

Il fait la fête de la paresse, fréquente »un des fondateurs de l’association Aides, l’écrivain Gilles Barbedette :

« Le genre de pédé qui n’existe plus beaucoup, un folle intelligente, très drôle ».

En 2003, Jacques Ars cède la Bernique pour devenir bouquiniste place Sainte-Anne. La raison ?

« Y’a un âge où il faut savoir partir avant d’être alcoolique. »

Et toujours l’amour de l’écriture. « J’adore les livres. C’est un métier de vieux », confie cet auteur d’un « Essai de catalogue pour une bibliographie de la culture lesbigaie de langue française ».

 

« C’est toujours difficile de faire un coming out »

Que pense Jacques Ars des assos LGBT d’aujourd’hui ?

« En France, ces associations sont très jeunes. C’est comme si elles redécouvraient tout le chemin fait par les anciens militants, tous ces suicidés sociaux comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR). »

Et malgré les avancées sociales en matière de droit des homosexuels, « c’est toujours difficile de faire un coming out. »

Trésorier de la marche rennaise au début des années 2000, ça fait longtemps que les critiques contre cet événement lui passent au dessus. « Y’aura toujours des cons à gueuler contre, mais c’est un mouvement exhibitoire, c’est important. »

Ira-t-il défiler dans les rues samedi 9 juin ? « Je bosse ce jour-là… mais j’irai peut-être faire un tour à la soirée. »

Texte : Julien Joly | Photo : Gwenn Chenebaud

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