Pour la chercheuse Geneviève Sellier, les films qui marchent le mieux sont aussi les plus stéréotypés.

Affiche du film « The Artist », avec Bérénice Bejo et Jean Dujardin

Si vous avez raté le début…

Alors que les spotlights de Cannes sont encore chauds, Rennes 1720 revient sur la conférence « Sexisme et cinéma » organisée le mois dernier par l’association féministe Questions d’égalité. Geneviève Sellier y expliquait comment la culture influence notre identité sexuelle et notre perception des relations entre les hommes et les femmes. Son exemple : le cinéma français.

L’affiche de The Artist qui illustrait le flyer de la conférence « Sexisme et cinéma » n’a pas été choisie au hasard.

Selon, Isabelle Pineau, présidente de Questions d’égalité, elle montre « un couple hétérosexuel avec l’homme au-dessus, et la femme en-dessous » et « illustre les stéréotypes [de force et de fragilité] qui peuvent être véhiculés au cinéma. »

  • Le cinéma nous influence

Le cinéma est « l’instrument principal de construction des normes sociales », relève la chercheuse Geneviève Sellier qui menait cette conférence.

« Les films nous rappellent régulièrement quels sont les bons comportements pour un homme et pour une femme », notamment « dans le champ de la sexualité ».

C’est en partie à travers les films « que nous apprenons à être un homme ou une femme ». Pour Geneviève Sellier, l’identité sexuelle est donc « quelque chose qui est construit et non naturel ».

  • Ecouter la conférence
  • Ce n’est pas la réalité, mais pour notre inconscient, ça y ressemble

Le spectateur est bien conscient que le film n’est pas la réalité. Mais une partie de lui a envie de croire le contraire :

« Le fait qu’il s’agisse de films fait que nous sommes incités à oublier qu’il s’agit de fiction et à les prendre pour le monde réel. »

De là, explique Geneviève Sellier, les acteurs se transforment dans notre inconscient en modèles à imiter. Et les normes artificielles qu’ils véhiculent deviennent pour nous un comportement naturel.

  • Souvent, au ciné, amour = sexe

Au-delà de l’identité sexuelle de chacun, les relations hommes-femmes sont souvent simplifiées à l’extrême dans le monde du cinéma :

« On oublie que même dans les relations amoureuses, il y a des rapports sociaux. Le cinéma utilise beaucoup la représentation des rapports sexuels pour évacuer la question des rapports sociaux. »
  •  Ces hommes qui squattent le box-office

Des hommes en position dominante : c’est ce qu’a relevé Geneviève Sellier dans les films qui ont le plus grand succès auprès du public.

Dominants tant par le nombre, à la réalisation et au casting, que dans leur rôle.

Parmi les films français qui ont eu le plus de succès de 2010, seuls deux sont réalisés par des femmes et deux autres ont une tête d’affiche féminine.

  • Homme d’âge mûr cherche jeune femme

De plus, la moyenne d’âge des têtes d’affiches féminine est de 28 ans alors que la moyenne d’âge masculine est de 57 ans. Ce qui les place d’emblée dans un rôle privilégié : plus d’expérience, de maturité, meilleur statut social…

« On retrouve en terme de normes sexuées quelque chose d’extrêmement lourd dans la tradition culturelle française, puisque déjà dans les années 30 cette différence d’âge entre les têtes d’affiches existait. »

Pour Geneviève Sellier, le succès des films s’appuyant sur des stéréotypes peut venir du fait qu’ils correspondent à une vision du monde communément admise. Même si elle n’est pas forcément fondée sur la réalité.

  • Quand les femmes passent derrière la caméra

Les films réalisés par des femmes donnent une plus grande visibilité aux actrices. Ils reconfigurent les normes de façon plus égalitaire.

Mais elles proposent des figures féminines ambivalentes :

- Celles qui imitent le modèle masculin : Dans « Parlez moi de la pluie », d’Agnès Jaoui, une femme non mariée et sans enfants souhaite faire carrière en politique, mais doit faire face à la misogynie de ce milieu.

- Celles qui créent de nouveaux modèles féminins : Dans « Fauteuils d’orchestre », de Danièle Thompson, Valérie Lemercier fait preuve d’une émancipation féminine joyeuse et qui sort complètement des normes.

  • A Cannes, uniquement des hommes en compétition

Cette année, tous les films en compétition à Cannes étaient réalisés par des hommes.

Aux Etats-Unis, plus d’un millier de personnes ont signé une pétition dénonçant ce manque de mixité, dont Darla K. Anderson, productrice de Toy Story 3, ou encore la journaliste Gloria Steinem.

Misogyne, Cannes ? Pas vraiment, selon Movie Scope, pour qui la sélection du festival est avant tout le reflet d’une industrie du cinéma dominée par les businessmen « blancs et aisés ». Un schéma qui se retrouve en politique.

Verra-t-on bientôt des quotas de parité imposés aux festivals de cinéma ?

Pas à Cannes, en tout cas, selon Thierry Frémaux, le délégué général du festival, qui affirme à L’Express que le festival ne sera « jamais d’accord pour sélectionner un film qui ne le mérite pas simplement parce qu’il est réalisé par une femme ».

Texte : Julien Joly et Agathe Thebault | Photo : Film The Artist