REPORTAGE. Tout a commencé par le bruit de la sonnette, en milieu de matinée. Deux témoins de Jéhovah, sur le pas de la porte. « Pardon de vous réveiller. Ça vous intéresserait de fêter la mort de Jésus ? »

Et nous voilà avec ce prospectus un peu kitsch montrant le Messie en costume de scène. Au dos, une date (jeudi) et une adresse (vers Beaulieu). Ca tombe bien, on n’avait rien de prévu ce soir-là.

 

Jump in the Fire : On s’habille comment ?

D’accord, Jésus est souvent représenté vêtu d’un simple slip (répondant au doux nom de périzonium), mais quelque chose nous dit que l’occasion nécessite une tenue plus recherchée :

  • Pantalon du dimanche, veste noire et, en dessous, pour signifier mon statut d’observateur neutre, un beau t-shirt Metallica. Un groupe qui chante « Oh please God wake me » me semble de circonstance.
  • Ma compagne préfère quant à elle se fondre dans la masse, avec une longue jupe, un cache-cœur d’un bleu marial et une broche en forme de rose. Exit les piercings.

Plus tard, nous verrons que le public est effectivement habillé chic, sans fantaisie. A part un grand black éclatant dans son costard blanc à bordures bleu turquoise, chaussures assorties, sans doute influencé par l’ambiance disco du prospectus.

Bad seed : Adam et Eve à Jersey

Témoins de Jéhovah : Mouvement religieux né aux Etats-Unis au XIXe siècle et se réclamant du christianisme. Certains pays les accusent de pratiquer une forme d’isolement sectaire. Ils seraient 123000 Témoins actifs en France, 215000 en comptant les sympathisants non pratiquants.

Le rendez-vous est au bout de la ligne 4, dans un grand centre commercial.  Sur le parking s’alignent des voitures venues de tout l’Ouest.

Un peu gênés, nous demandons notre chemin à un vigile, qui nous indique l’étage. Là, un long couloir immaculé donnant sur des salles aux noms évocateurs : « Guernesey », « Jersey »… Derrière, nous distinguons des discours qui parlent d’Adam et Ève. Une histoire de fruit (souvenez-vous : « You bit more than you need »).*

Nous ouvrons la dernière porte. Un petit homme en costard surgit : « Vous êtes en retard ? Ce n’est pas grave. Vous connaissez déjà quelqu’un ? Je vais vous trouver des places… »


Le lieu de rendez-vous : un centre commercial en périphérie.

The Judas kiss : Jésus et compagnie

Dans la grande salle blanche, une centaine de fidèles alignés sur des chaises de bureau. Seule touche de couleur, la plante en pot derrière l’orateur.

Vêtu d’un costume de soirée impeccable, celui-ci est en train d’expliquer que Jésus a offert sa vie « en rançon » pour racheter « le péché originel ». Pour appuyer ses dires, il se réfère à des versets de la Bible avec une voix de présentateur télé. Plutôt style Pernaut que Ruquier. De son côté, le public feuillette activement son propre livre pour retrouver les passages en question.

Un bébé gazouille. Dehors, le soleil se couche et les enseignes lumineuses s’éteignent une à une. Étrange sensation d’être tombés dans un mélange entre une messe et un séminaire pour cadres supérieurs. On s’attend un peu à voir une présentation de la Bible en powerpoint.

Un autre homme prend le micro pour une prière, plus fluide, presque enfantine. Il est clair que celui qui la prononce est convaincu de parler directement à Jéhovah, comme si ce dernier était caché dans l’assistance et allait se lever d’un moment à l’autre, façon guest star (on casse le suspens : ça n’est pas arrivé).

Shadows of the Cross : Jésus et la transfusion

Petit jeu des 7 différences avec une messe catholique :

  1. Les sièges matelassés sont plus confortables,
  2. Le public est relativement jeune, quoiqu’il y ait aussi de très vieilles personnes,
  3. Tous les hommes portent au moins une veste de costume,
  4. Pas de musique à l’orgue,
  5. Ni de prêtre en habit liturgique,
  6. Pas non plus de quête (en revanche, il y a des troncs pour les dons),
  7. L’architecture de la salle de conférence est exempte de toute monumentalité gothique.

Une jeune femme propose de nous prêter son livre pour mieux suivre. Issue d’un milieu catholique, Sabrina** s’est convertie récemment car elle « cherchait des réponses ».

Elle nous précise que le livre des Témoins de Jéhovah est une traduction différente de la Bible connue des catholiques. Certaines phrases et noms de personnages varient, le mot « Seigneur » est remplacé par « Jéhovah »…  Enfin, Jésus n’y est pas décrit comme mort sur une croix, mais sur un… poteau.

Un index thématique permet de chercher les versets correspondant aux principes des Témoins de Jéhovah. A « Sang », on peut lire : « Les transfusions profanent le caractère sacré du sang. » Outre d’autres pratiques médicales comme l’avortement et la contraception, les Témoins de Jéhovah prohibent la masturbation et l’homosexualité.

Whiskey in the Jar : Sourires et paluches

Plus tard, en nous renseignant sur les sites spécialisés, nous apprendrons que Dieu est censé sélectionner 144000 « membres oints » au fil des générations. Leur rôle :  gouverner au ciel après que Dieu aura programmé « Harmaguédon », un cataclysme genre Creeping Death auquel, bien entendu, seuls les Témoins de Jéhovah survivront. Il n’existe aucun moyen de prouver qu’un membre est « oint », ce dernier devant recevoir une « révélation divine ».

A la fin de l’office (qui dure une heure), une assiette contenant un pain plat circule de main en main, suivie d’un verre de vin. Interdit de se couper un morceau de galette ou de prendre une lampée de rouge. Sabrina nous explique que seuls certains élus, les « membres oints », en ont le droit.

Comment sont sélectionnés ces privilégiés ? Réponse confuse. Peut-être ne veut-elle pas nous faire peur en parlant de la fin du monde, que les Témoins espèrent pour bientôt mais dont la date est régulièrement repoussée ? (lire l’encadré)

C’est l’heure de partir. Chaque personne que nous croisons nous serre la main avec un grand sourire. Certains louchent sur mon t-shirt, sans commentaire. Nous sommes quasiment les seuls « nouveaux ». Pour autant, pas d’encouragement à revenir, pas de sollicitation claire pour les réunions hebdomadaires, et on ne tente pas de récupérer nos coordonnées.

Bref, une réunion d’une propreté clinique. Les amateurs de sensations fortes devront trouver un autre moyen de passer le temps en attendant l’Apocalypse.

Texte : Gwenn Chenebaud et Julien Joly | Illustrations : Société Watchtower, Google street view | *Les passages en anglais proviennent tous de chansons de Metallica. **Le prénom a été modifié.