A 17 ans, Jean-Marc Mahy est emprisonné pour un double homicide. A 36 ans, il sort en liberté conditionnelle. Dans « Un Homme Debout », il raconte sa vie de prisonnier en isolement.

MYTHOS

Jean-Marc Mahy (photo) reconnaît qu’il est « l’acteur le plus atypique » du festival Mythos. A la fin de chaque représentation, lui et le metteur en scène jugent « indispensable » d’échanger avec le public.

Nous avons retranscrit une partie d’un de ces échanges, auquel nous avons participé.

 

Si vous avez raté le début

La dernière représentation de « Un Homme Debout », mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden, se déroulait au théâtre de la Parcheminerie, samedi.

A l’origine de la pièce

A la fin de « Un Homme Debout », le metteur en scène Jean-Michel Van Den Eeyden explique :

« C’est en tapant « ex-détenu qui témoigne » sur Google qu’est apparu le nom de Jean-Marc Mahy. J’ai pris contact avec lui et il est venu témoigner après les représentations de « Stone », ma pièce de théâtre sur la délinquance juvénile. Je sentais pour Jean-Marc une nécessité de témoigner, et j’avais envie de faire autre chose qu’une pièce avec des acteurs. »

 

« L’isolement anéantit un individu »

Est-ce que le fait de jouer a été naturel pour vous ?

Jean-Marc Mahy (JMM) : Non, parce qu’au départ ça me terrassait. Et Jean m’a dit : « Allez, trace ça et joue ! » Quelque part, c’est venu tout naturellement car il y avait la mémoire du corps, la mémoire du cœur et surtout la mémoire mentale. Je témoignais déjà depuis 8 ans, donc la parole, je l’avais.

Incidemment, il y a eu des moments très difficiles et il m’est arrivé très souvent de sortir de la scène en pleurs. On a rencontré une psychologue qui s’intéressait au théâtre et qui a accepté de devenir le médiateur entre le metteur en scène et l’acteur.

 

Pourquoi travailler sur ces trois années d’isolement ?

JMM : Vous savez, je ne suis pas un abolitionniste des prisons, je suis un abolitionniste de l’isolement. Car lorsqu’on on met quelqu’un en isolement, c’est quand l’Etat a décidé d’anéantir un individu de manière très hypocrite. Ils connaissent très bien le processus mental qui va être engendré chez l’individu, qui va se retrouver dans 9m² et qui ne va plus avoir aucun contact.

J’avais plus qu’une aide à trouver, c’était en moi-même. Et comment on fait pour se trouver une aide en soi-même ? On se trouve un ami au fond de soi. Vous savez, celui qui dit : « Je suis là depuis le départ, et j’ai envie d’exploiter ces richesses, ces qualités que tu n’as jamais voulu exploiter. Parce que tu ne les voyais pas, tu portais un masque ». Ce processus a duré très longtemps, c’est un peu comme remonter sa vie marche après marche.

Vous savez, mon complice est mort car il ne savait ni lire, ni écrire. Et quand je vais dans les centres fermés et que je pose mon témoignage auprès de certains jeunes, parfois, il y en a qui vont trouver leur formateur en disant : « S’il-vous-plaît, Monsieur, apprenez moi vite à écrire et à lire ». Parce que quand vous êtes enfermé et que vous n’avez rien à votre disposition, si vous n’êtes pas capable de vous inventer des histoires dans la tête, c’est fini, vous sombrez. Vous ne revenez jamais en arrière.

 

« La plus grande violence en prison, c’est le temps perdu »

Vous avez reçu des soutiens officiels, autre que les festivals qui vous accueillent ?

Jean-Michel Van Den Eeyden :  Au niveau des structures officielles, en Belgique c’est très compliqué. On a été soutenu pour aller à Avignon, ce qui a créé une ouverture sur la France, où il y a plus de possibilités. J’essaye de faire en sorte que la pièce soit reconnue d’utilité publique, pour qu’on puisse la jouer devant un maximum de jeunes.

 

Avez-vous envie de jouer en milieu carcéral ?

JMM :  La plus grande violence dans une prison, c’est la violence du temps perdu. Si c’est pour aller chercher un détenu qui est enfermé 23 heures sur 24 et lui dire : « Allez, tu vas voir « Un Homme Debout », 1h30 dans une cellule. Après, c’est fini, tu retournes dans tes 9m² », c’est presque du masochisme.

Mais, en discutant avec le personnel pénitentiaire, je me suis rendu compte que 8 détenus sur 10 sont totalement infantilisés et déresponsabilisés. Ce serait l’opportunité de leur dire qu’il y a d’autres créneaux pour s’en sortir que l’héroïne, les médicaments ou la télévision.

 

« J’ai découvert le téléphone mobile en sortant de prison »

La sortie de la prison, ça a été dur ?

JMM : La première année a été très difficile. Je ne cache pas que j’ai dû me faire assister. Vous savez, à un moment donné, la prison devient sécurisante, dans le sens où toutes les 15 minutes, on vient voir si vous êtes bien là. Quand vous êtes en liberté, chez vous, et que vous vivez dans la solitude, ce n’est plus la même solitude.

Moi, j’ai découvert le téléphone mobile que je ne connaissais pas avant de rentrer en prison, et je trouve ça très impersonnel. Je découvre finalement un monde où les gens sont de plus en plus refermés sur eux-mêmes, un monde très égocentrique et de moins en moins solidaire.

Donc c’est assez difficile pour moi, mais ce qui me fait vivre, c’est croire en l’humain. Je ne suis pas un fanatique de théâtre, mais je trouve que c’est véritablement un des derniers vecteurs de communication directe entre un acteur et un public.

Vous savez, lorsque vous jouez pour la première fois à un jeu de fléchette, vous avez une chance sur un million de tirer dans le mille. Moi, la première fois de ma vie où je me suis retrouvé avec une arme à feu dans les mains, j’ai eu la malchance sur un million de tuer un homme.

Maintenant, je fais avec, je porte les victimes en moi. Mais cela m’appartient, et je vais vivre avec jusqu’à la fin de ma vie.

 

 

Vous avez assisté à la pièce ? Posé une question qui ne figurait pas dans cet article ? N’hésitez pas à témoigner dans les commentaires.

Propos recueillis par Agathe Thebault | Photo : Gwenn Chenebaud

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