[TÉMOIGNAGE] En 1972, des militants féministes de Rennes créent un réseau d’aide aux femmes qui souhaitent avorter. Leur local était rue Saint-Michel.

Patrick Wiener, médecin, ancien membre de Choisir.

L’impasse sombre, aux relents d’urine et de bière, s’ouvre au milieu de la rue Saint-Michel. Pour les plus jeunes, ses pavés inégaux évoquent le regretté bar 1929 et un fait divers sordide. Mais au début des années 70, l’impasse des Barrières était avant tout le refuge des femmes qui désiraient avorter clandestinement.

C’est là que se trouvait l’antenne rennaise de Choisir, mouvement féministe qui militait notamment pour la dépénalisation de l’avortement.

« Certaines femmes avortaient à l’insu de leurs maris »

En France, l’IVG est considérée comme un délit jusqu’en 1975. La contraception est peu répandue (la pilule n’est autorisée que depuis 1967). Patrick Wiener, médecin, se rappelle :

« Certaines femmes avortaient à l’insu de leur mari. Pour les plus jeunes, c’était souvent des accidents de premières rencontres. Beaucoup venaient de la campagne pour les études, et n’avaient pas reçu d’éducation sexuelle. »

1973. La fac de médecine est en grève depuis janvier. Entre assemblées générales et concerts improvisés, les couloirs grouillent de jeunes politiquement engagés. Choisir y tient un stand et recrute des militants.

Parmi eux, Patrick Wiener, alors en 3e année de médecine. Avec un poignée d’étudiants, il crée un réseau d’avortements clandestins à Rennes. Pourtant, rien ne le prédisposait au militantisme féministe.

« Je viens d’un milieu ultra bourgeois de catholiques pratiquants, totalement opposés à l’avortement. Un jour, une domestique de la famille est tombée enceinte d’un marin de passage. Ma mère l’a renvoyée. Cet événement m’a beaucoup marqué : il ne correspondait pas aux valeurs de générosité qu’on m’avait apprises !

« C’était totalement artisanal »

Les jeunes étudiants décident d’expérimenter une technique par aspiration venue des États-Unis : la méthode de Karman. Relativement simple et rapide, elle comporte toutefois des risques (malaise vagal, perforation de l’utérus). Aucun des militants ne l’a encore pratiquée.

« On avait un peu peur de se lancer avec une inconnue. Une collègue étudiante, tombée enceinte alors qu’elle ne le désirait pas, a accepté de servir de « cobaye » pour une première expérience. »

Le premier essai est un succès. En un an, Choisir réalise « une cinquantaine » d’IVG dans les appartements du centre-ville. Le matériel médical est dérobé dans les hôpitaux et stérilisé dans une cocotte minute. Les fameuses « sondes de Karman », indispensables à l’opération, doivent être achetées à Londres.

Malgré ces conditions « totalement artisanales », Patrick Wiener affirme :

« Je n’ai jamais affronté de complication, ni de saignement, ni de perforation de l’utérus. Juste quelques malaises dus à la douleur. »

L’impasse des Barrières, rue Saint-Michel, où se trouvait le local de Choisir.

Hypnose et morphine

Les conditions ne permettant pas d’anesthésier les patientes, les étudiants utilisent des méthodes expérimentales, comme l’hypnose.

« Parfois, pour des cas très douloureux, on pouvait détourner des médicaments contre la douleur, voire de la morphine, mais ce n’était pas facile. On était aidé par des médecins généralistes qui disposaient de leur propre stock. »

L’équipe est composée de trois personnes :

« Une pour tenir la main de la patiente et la rassurer, ainsi que deux opérateurs, dont un qui actionnait l’aspirateur et vérifiait qu’on avait bien récupéré l’embryon. »

« La police était au courant »

Choisir ne cache pas ses activités et assure des permanences hebdomadaires à son local de l’impasse des Barrières. Les militants espèrent accélérer la légalisation de l’IVG en mettant le gouvernement et l’opinion publique devant le fait accompli.

« La police connaissait nos activités. On était jeunes et un peu inconscients. On risquait d’être arrêtés et de ne plus jamais pouvoir exercer la médecine. Mais on sentait qu’on pouvait faire bouger les choses. »

« Les rendez-vous n’étaient jamais transmis par écrit ni par téléphone. Plusieurs véhicules étaient utilisés pour transporter le matériel et la patiente. Les immeubles qu’on choisissait pour l’acte étaient en général pourvus de deux sorties en cas de fuite précipitée. »

En 1975, la loi Veil légalise l’IVG. Patrick, lui, milite désormais pour le développement des soins palliatifs pédiatriques. Quelque part, il a toujours cette crainte qu’un jour, l’avortement redevienne illégal.

« Je sais que je suis fiché. Aux prochaines élections, si le FN passe, avec tout ce que j’ai fait, je suis mal… »

Texte : Julien Joly | Photos : Gwenn Chenebaud

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Aller plus loin

Patricia Godard et Lydie Porée mènent des recherches sur l’histoire des luttes féministes à Rennes. Elles organisent des visites guidées des hauts lieux du féminisme rennais de 1965 à 1985 (dont l’ancien local de Choisir), vendredi 27 avril 2012 à 18h et samedi 28 avril 2012 à 16h. + d’infos